Humidité

Ne rien faire. Quelque étonnement que cela me procure, ne rien faire.
Et me donner tout de même la peine de l’écrire, parce que je n’en reviens pas et que j’ai envie de le dire.
Ne rien faire, enfin. Depuis combien de temps au juste ? Je n’arrive pas à me souvenir de la dernière fois où je n’ai rien fait. En réfléchissant bien, peut-être que c’était ici aussi.
Partout où je vais, je fais quelque chose. C’est toujours pour agir, jamais pour lâcher. Ici, je lâche tout.
Rester allongée sur le canapé, en plein courant d’air. Entre la fenêtre du balcon — où la tortue vient de choir toute seule de sa cuvette en plastique avec un choc sourd mais rien de cassé — et la grille de la porte ouverte. Le vent circule des galeries du palier à notre baie donnant sur la cour. Entre les deux, moi, rêvant aux draps étendus sur le balcon comme aux nuages du mont Baiyun. Moi pieds nus, massée à l’huile de coco, respirant profondément et lentement. Une jambe surélevée, l’autre repliée, à la main une petite bouteille de Coca en verre, je contemple les mangues rebondies qui dorment sur l’assiette famille rose. J’ai un peu dormi. La spirale d’encens posée devant la grande statue de Guanyin en terre cuite parfume l’air tourbillonnant. De grosses gouttes de pluie passent sans hâte devant notre quatorzième étage, et parfois, lancé des arbres du parc, un cri d’oiseau me parvient. Dans la pièce voisine, les hommes emballent les envois de thé ; je suis bercée par le craquement des rouleaux de ruban adhésif, le tonnerre des cartons coupés et Marvin Gaye en fond sonore.

La piscine de notre groupe d'immeubles à Fang Cun, peu avant la pluie.
Dans le bureau, il fait trop chaud. Dans le salon, il fait frais. Et moi, je ne fais rien. Le ciel est d’un gris ardoise que j’aime, percé de quelques trouées bleues vite disparues. L’air tiède de la pluie tropicale s’allège, soulevé par le vent. Jing a posé près de moi un bol contenant une demi-grenade bien glacée. “Elle est très douce”, dit-elle. Il fait chaud, il fait frais, il fait un temps qui ne reproche rien à la paresse, je suis bien, je ferme les yeux, je les ouvre, je ne fais absolument rien.
Sur le palier, des voix succèdent au tintement de l’ascenseur qui arrive à l’étage. Voix d’enfants, de mères, de pères, d’oncles et de tantes,les claquements sonores et les chants de pinson de la langue cantonaise. Une chanson de petite fille répercutée par la céramique des murs et la clameur joyeuse de son grand-père qui lui répond. Ils passent tout près, faisant vibrer mes tympans, puis les portes se referment, les emportant derrière elles. Restent les voix de deux voisins, un homme et une femme, entonnant un karaoké maison. L’homme chante très faux avec beaucoup de passion. La femme, plus juste. L’unité de leur chant n’en est pas moins parfaite. Si je réfléchis un peu à cela, le cœur m’en bat plus fort.

Tout en bas, la pluie fait luire les pavés de la cour, veloute le vert des arbres. C’est tout ce que nous aurons d’un typhon qui menaçait le Guangdong et qui, en longeant la côte vers le nord-est, s’est calmé. The typhoon has been cancelled, me dit-on. Par qui ?
Après-demain nous partirons pour Anxi, et en attendant je ne fais rien. Jamais je n’ai moins fait de ma vie, et jamais instant n’a été si plein.