La chasse aux menhirs
Quand je suis en Bretagne, j'adore aller chasser le menhir. Ça fait voir de la campagne, ça promet des découvertes fascinantes, et le gibier ne prend pas ses jambes à son cou pour nous échapper.

Nous sommes parties en début d'après-midi, en ce jour glacial et brouillasseux. La chasse aux menhirs, c'est beau par tous les temps. La Bretagne, de toute façon, c'est beau par tous les temps.

Jugez : les arbres dénudés se tiennent majestueusement plantés dans leurs talus de bocage, et sur la terre doucement vallonnée, les petites céréales commencent à lever. Les branches se perdent dans l'horizon brumeux. Le temps sature les couleurs.

Et n'est-elle pas belle, cette rangée de jeunes cerisiers en bord de champ ? Au moment où je la découvre, la brume prend un éclat qu'on ne voit qu'en Bretagne, une intention de luminosité : non, le temps ne se lève pas, mais il y a pensé un instant, et cette pensée fugitive semble imprégner l'atmosphère. La brume s'éclaire comme un visage qui sourit des yeux sans sourire des lèvres.

Le menhir (ou dolmen, ou allée couverte, etc.) convoité peut se trouver n'importe où : en bord de route, dans un jardin privé, à proximité d'une chapelle, en plein champ. La plupart du temps il faut le mériter. Beaucoup vivent leur vie heureusement préservée bien à l'écart dans la campagne, au bout d'un chemin creux qui réserve des visions végétales admirables.

Ils reposent au fin fond des champs, respectés, laissés en paix,
rarement visités, et parfois tenus secrets. Ils vivent tranquillement
leur méditation plurimillénaire et rendent grâces en silence d'avoir
été préservés si longtemps. Ils sentent autour d'eux le cycle des
saisons ; ils entendent les bourgeons éclater, les fleurs s'épanouir,
l'herbe s'épaissir ; ils savent quand l'humide succède au sec, le froid
au chaud, l'odeur d'humus à l'odeur de verdure. Leurs grosses pierres
sont traversées d'un bourdonnement presque imperceptible que l'on
entend hiver comme été : la musique de la terre, de l''éternité, la
mystique du printemps perpétuel. La nature change sans arrêt autour
d'eux, mais eux changent peu d'aspect, car seuls le lierre, la mousse,
le lichen et la ronce les revêtent. Certains mégalithes — et non les
moins spectaculaires —, bien que peu éloignés d'une route, semblent
protégés par un charme : ceux qui les connaissent en parlent peu, ceux
qui pourraient les visiter les connaissent rarement, et sans doute
aussi ceux qui aimeraient les connaître mieux savent si peu de chose à
leur sujet qu'ils préfèrent ne pas l'aborder. C'est ainsi que ces
poèmes de rocher restent en place, à la fois attentifs et neutres ; ils
ne vous attendent pas mais ils vous accueillent quand vous les avez
trouvés. Toute la gravité de la nature les entoure et ils en sont le
point névralgique, le vortex, la concentration extrême.
Nous
découvrons donc l'allée couverte au bout d'un chemin discret. Elle a
souffert ; certaines de ses dalles ont servi, non loin de là, à
soutenir un muret. Elle est très longue, vous n'en apercevez ici qu'une
extrémité. Le reste est envahi par les broussailles. Les soubassements
tout proches d'une construction en pierre sèche laissent deviner qu'il
y aurait eu ici, peut-être, une chapelle.

Personne ne vient ici. Nous sommes seules. Un petit animal, à la racine des pierres levées, a laissé la moitié de la châtaigne qu'il a grignotée.

À quelques kilomètres, plus près de la route, celui-ci, dans un champ de maïs. Cette fois, c'est un dolmen, c'est-à-dire une allée couverte en forme de table. On nous le signale gentiment par une pancarte (comme si on pouvait le rater).

Il est beau, hein ? Ici, vu côté nord. Il y a en fait deux dolmens, dont les chambres ouvrent à l'ouest.
(Edit après recherche de documentation : à propos de ce monument mégalithique, appelé allée couverte de Coat-Luzuen ou de Roussica, une notice explique qu'à l'origine il y avait une seule allée couverte d'un seul tenant, et qu'à la suite de la perte d'un élément central la chose se présenterait désormais sous la forme de deux dolmens. Je suis sceptique, car chaque élément semble autonome, avec dalle de fermeture côté est, et la conformation des dalles de couverture n'indique pas que celles-ci aient été autrefois en ligne continue. Et puis, clairement, les deux parties exhalent des ondes de température très différentes. Il faudrait, pour cadrer avec la notice, que le monument ait été complètement remanié. Mais bon, je dis ça je dis rien ; c'est pas moi l'archéologue.)

Côté sud. On distingue bien la planité de la dalle de couverture, ainsi que la chambre spacieuse. Trois ou quatre personnes y tiennent à l'aise. Un petit banc de pierre est placé au fond.

Je prends cette photo alors que nous prenons le thé sous le dolmen (Anne a apporté un petit panier et une Thermos).

Changement de décor, mais toujours temps froid et brouillasseux : après quelques heures de chasse au menhir, nous avons envie de nous réacclimater doucement à la civilisation. La journée se termine donc dans la ville close de Concarneau. Pour l'atteindre, nous bravons les flots de la rade à bord du bac, Le Gouverneur. Deux minutes de traversée. Heureusement, nous avons le pied marin.
