Un festin de cochon : the Porkfest, Londres, 17 décembre
Il y a des choses qui exigent qu'on traverse la Manche : par exemple une fête du Cochon à Londres, telle qu'elle s'est tenue ce week-end, en petit comité, pour inaugurer les festivités de Noël. Ça tombe bien, me dis-je, ça me permettra de voir des amis, d'éponger mon jetlag (pork is a very grounding food, especially with beer and cider) et — si le timing s'y prête — de faire un soupçon de shopping et un tour à la Tate Modern. La dernière fois que je me suis rendue à Londres, c'était en 2002 pour le mariage d'une copine. Une visite collective de l'expo Body Worlds avait été organisée pour les invités (quelle charmante idée pour une sortie prénuptiale !) Ce nouveau voyage était une bonne occasion de me débarrasser de l'impression désagréable laissée par cette manifestation artistique insane, exprimant une conception de l'humain mécanique, de la chair chosifiée, qui m'avait totalement écœurée. Et qui m'écœure encore plus maintenant que je vois les derniers développements (Le savant fou cherche à faire jeune : un skateboard? Ouaiiiis !).
Passons à la Porkfest. Bon, d'accord, vous objecterez que ça aussi,
d'une certaine façon, c'est de la chair chosifiée. Je répondrai : non,
car c'est de la nourriture, de la cuisine, une manifestation de respect
pour l'être sacrifié, donc de la chair sacralisée,
et ça fait toute la différence. Toutes les spécialités dégustées cet
après-midi-là sont le fruit du travail d'Allan, chef pâtissier écossais
également doué en charcuterie. Il a acheté deux têtes, plusieurs trains
de côtes, de l'échine, des pieds, etc., s'est mis au travail dès le
début de la semaine pour le week-end, et a pris la route de Londres
avec quinze kilos de boustifaille toute délicieuse. Il mérite un
hommage vibrant.
(Note : Un festin de cochon, c'est aussi le titre de mon premier livre. Indice...)

On commence avec les pork pies. Au second plan : la tarte aux légumes de Fi, pour introduire un peu de verdure dans toute cette porkitude.

En haut : saucisse à l'orange et aux pignons, entourée de couenne. Elle sera grillée à la poêle.
En bas : fromage de tête (brawn) farci à la langue de porc. Savoureux, moelleux, velouté.

Les invités arrivent, le cuisinier officie. On commence à s'organiser. Bières, mais aussi d'excellents cidres anglais, nettement plus secs que les cidres français. Des cidres qui font pousser les poils.

Allan découpe les oreilles de porc cuites. Les morceaux, panés et frits dans le saindoux, deviendront croustillants.

La saucisse aussi passe à la casserole, pardon à la poêle. Pendant ce temps, des
saucisses plus petites (confites) font un séjour au four.

Allan lève le voile sur son confit d'épaule de cochon (à manger à la petite cuillère).

Fi découpe des Scotch Eggs à l'œuf de cane qu'elle a rapportés d'un deli de Chiswick.

Pour ma part, j'ai apporté un peu de boudin basque, qui sera frit croustillant lui aussi, et fort apprécié.
À la fin de ce déjeuner-goûter, nous sommes tous dans un état
euphorique, exsudant la cochonnitude par tous nos pores. Nous passons à
la phase "tasse de thé" du repas. Celle-ci est accompagnée de deux
excellents financiers bretons (chocolat et amandes) que j'ai rapportés
de France, ainsi que d'un fond de verre de whisky sorti des vénérables
fûts de la Scotch Malt Whisky Society (et donc sans indication de
provenance). Nous avons donc conjecturé que ce breuvage puissant,
dépourvu de tons fumés et tourbés, ne pouvait pas être un Islay. Nous
avions tort, c'était un Bunnahabhain. Mais ces whiskies amoureusement,
longuement caressés en fût réservent des surprises.
Après un répit de vingt-quatre heures et quelques délicieux cocktails à la Bistrotheque (magnifique bar ; ci-dessus, leur margarita), nous nous retrouvons nombreux pour la seconde partie des festivités : le beef fest, plus précisément un dîner au restaurant argentin Santa Maria del Buen Ayre, à Hackney. Un autre festin, de bœuf celui-ci : filets, entrecôtes grillés, boudin, saucisse, provolone sur gril portatif. Nous passons de l'imprégnation cochonnière à la bœufitude satisfaite. J'ai rarement mangé du si bon steak, et jamais en telle quantité.
Tate Modern
Qu'avons-nous
fait pendant le répit de vingt-quatre heures ? Entre deux séances de
culture de la table, la culture des yeux. Depuis des années, j'avais
envie de visiter la Tate Modern. Ce dimanche-là, il faisait froid et
clair. Nous avons bénéficié d'un temps parfait pour découvrir l'immense
usine électrique art-déco transformée en musée. Ça a une sacrée gueule.

D'autant que le paysage environnant n'a rien à lui envier en grandeur et en majesté.


Le
nom Tate est synonyme de très haut niveau. L'ancienne Tate Gallery,
rebaptisée "Tate Britain", a toujours été un de mes musées préférés. Je
n'ai jamais manqué d'y retourner chaque fois que je me suis rendue à
Londres, sauf la dernière fois. Ce dimanche, j'ai hésité entre Britain
et Modern. La modernité l'a emporté.
Rien à regretter : ce n'est
pas seulement un bâtiment exceptionnel ainsi qu'une collection
fabuleuse, c'est aussi une grande leçon de muséologie. Les thématiques
choisies mettent en valeur les œuvres exposées, rendant l'art moderne
et contemporain — réputé difficile d'accès pour le grand public —
lumineux et accessible. Non pas par une vulgarisation, mais par la mise
en lumière fine et sensible de ce qui rend ces œuvres vivantes, des
émotions puissantes qui ont provoqué leur existence, et de leur
singularité (à ce titre les Pollock, et le tableau de la série des Nymphéas
de Monet avec son inexplicable zone lumineuse médiane, sont
remarquables). Évitant à la fois l'élitisme et le lieu commun, sans
prétention mais sans concession non plus, au prix d'un refus nuancé de
la diachronie et d'une organisation intuitive, ces expositions sont
d'une transparence miraculeuse, et chacune des peintures, sculptures,
installations visibles donne sans effort sa quintessence. Il faut dire
aussi que la moindre d'entre elles est sublime. Nulle œuvre ne peut y
être identifiée comme mineure. Est-ce dû à la qualité intrinsèque de
chaque pièce, ou à la remarquable intelligence de sa présentation ?
Toujours est-il que rarement un musée d'art du XXe siècle m'a
intéressée et touchée à ce point. Si vous allez à Londres, et que vous
ne connaissiez pas encore la Tate Modern, je vous en conseille vivement
la visite.

Un coup de cœur à la Tate Modern : Ibaye de Wilfredo Lam. Une transposition exacte des visions quasi abstraites de la Santeria et du Vodou, dans une texture veloutée qui rappelle la matière des rêves.
Le rêve continue : en sortant du musée, nous rencontrons des anges.


Ils sont deux, l'un est anglais, l'autre irlandais ; ils ont de grandes ailes blanc perlé, des auréoles, de vastes robes, des perruques touffues qui les font furieusement ressembler à Henry Purcell, et ils soufflent dans des trompettes en plastique. Leur démarche tout en glissando est due au fait qu'ils sont juchés sur des Segways (adroitement cachés sous leur robe) et les chœurs de Haendel qui les environnent sortent de deux ghetto blasters également dissimulés sous leurs effets. Only in London. Joyeux Noël.