L'homme à la bague de jade
Hier après-midi, à un feu rouge, à bord du taxi qui m'emmenait vers la gare de Guangzhou-Est, mon regard fut attiré par la main d'un homme reposant sur la portière de sa Pajero. Il portait à l'annulaire une bague magnifique. Je crus d'abord à une émeraude, puis je me dis que ce devait être un jade.

Il m'arrive de ces trucs avec les avions. L'année dernière j'étais restée en rade à Helsinki à cause d'un retard de Finnair. Hier matin, en faisant mes valises, j'avais un curieux sentiment dans les tripes. Quelque chose qui n'allait pas, un nuage noir. Alors j'ai été doublement, triplement vigilante sur tous les détails : argent, cartes de crédit, passeport, enregistrement en ligne, e-ticket, etc. Ma carte Visa va-t-elle passer au check-out de l'hôtel ? Mais oui, elle passe. Je rejoins mes amis chez eux, puis nous allons au marché au thé, histoire de rapporter quelques feuilles rares à Paris.

Derniers dumplings du Fujian, au marché au thé de Guangzhou.

Le plus grand marché au thé de Chine et par conséquent du monde.
Plus de trois mille boutiques, et il ne cesse de s'étendre. Pour notre
part, nous nous y sommes attardés, et c'est comme ça que j'ai raté le
train de 16 h 55 pour Hong Kong.
Qu'à cela ne tienne, je prendrai
celui de 18 h 20, ça me laisse largement le temps d'arriver à
l'aéroport de Hong Kong pour mon avion de 23 h 45.
Oui mais, oui
mais. Le train de 18 h 20 a pris du retard, beaucoup de retard, pour
cause de panne d'électricité sur la ligne. Il devient par conséquent un
train de 20 heures. 1 h 40 de retard, c'est beaucoup, d'autant que le
train, à partir de Shenzhen, avancera à la cadence d'un escargot. Cela
fait une arrivée à Hung Hom à 22 h 10. Je joue de malchance : après
avoir attendu un taxi un quart d'heure, je rate l'Airport Express d'une
minute. L'Airport Express passe toutes les 10 minutes, mais dans ce cas
précis c'étaient dix minutes cruciales. Quand j'arrive, éreintée et
anxieuse, au check-in de Cathay Pacific, l'enregistrement du vol de
Paris vient juste de fermer. Rien à faire, j'ai beau évoquer le retard
du train : l'aéroport de Hong Kong est si immense ! Un check-in fermé,
c'est un check-in fermé.
Le personnel de Cathay Pacific ne se montre
pas particulièrement compatissant. On m'apprend que les vols du
lendemain sont tous pleins et on me propose froidement un vol dimanche
soir. Passer quarante-huit heures à Hong Kong, je n'en ai aucune envie.
Je veux rentrer à la maison ! Je m'étonne tout de même qu'il ne reste
plus aucune place. Personne ne cherche à me faciliter les choses. On me
propose un stand-by le lendemain, avec 100 euros de frais pour
changement de vol. J'accepte à contrecœur. J'ai déjà un autre projet.
Je
me présente à un comptoir de l'alliance à laquelle appartient Air
France. On m'explique que le bureau vient juste de fermer, mais que si
je veux venir demain à 18 heures...
Je crois que je suis bonne pour
le stand-by, avec toute l'incertitude que cela implique. Et soudain,
cherchant du regard un hôtel proche, j'aperçois le comptoir Air France
proprement dit. Et si ça marchait ?
Les employées, ici, se montrent
plus clémentes. Elles me proposent un vol le lendemain soir à 23 h 30.
Il va me coûter un peu plus de l'aller-retour que j'ai déjà payé sur
Cathay, plus la chambre d'hôtel bien sûr. Je soupire : je n'ai pas
tellement le choix, je veux rentrer chez moi. Je suis dans un état
psychologique spécial : j'ai besoin, enfin, d'une certitude, peu
importe laquelle. Je veux tenir en main quelque chose sur lequel je
puisse compter. Après avoir successivement raté un train, subi le
retard étourdissant d'un autre, rongé mon frein pendant que ce
Shinkansen en peau de lapin, ce TGV à la noix, ronronnait à travers les
New Territories à la vitesse d'une holothurie comateuse, trépigné dans
une file de taxis qui avançait de façon erratique, et enfin raté un
dernier train, puis, pour couronner le tout, l'enregistrement de mon
avion, je ne voulais plus entendre parler d'aléatoire. C'est pourquoi
j'ai payé plein pot mon billet de retour sur Air France.
Et c'est
pourquoi je me retrouve aujourd'hui échouée à Hong Kong. Je vais
essayer de tirer le meilleur de cet arrêt forcé, et pour commencer de
me mettre à la recherche de dim sum.
Journée d'enfer ? Sans doute, mais qui sait ? Depuis la matinée, des pressentiments m'avaient assaillie, et les voix subtiles qui (toujours) nous avertissent des coups durs m'avaient pressée de modifier mes plans. Le matin, j'avais pensé à ne pas rejoindre mes amis pour aller au marché au thé ; de tout simplement aller prendre le prochain train pour Hong Kong et passer la journée relax à attendre l'avion. J'aurais dû, je n'ai pas écouté les anges. Un peu plus tard, au marché, les mêmes anges avaient cessé de me conseiller. Ils avaient sans doute décidé que je n'avais plus qu'à assumer mon destin.
En effet, il arrive que les enchaînements d'événements les plus
emmerdatoires servent à quelque chose, il est même possible qu'ils ne
servent qu'à cela. Dans la salle de la gare de Guangzhou, pendant la
longue et agonisante attente du train, assis face à moi, dormait un
jeune homme à fines lunettes cerclées d'or. Deux anneaux d'or enfilés
sur une chaîne pendaient à son cou. Quand la dernière annonce au
haut-parleur le réveilla, il m'adressa spontanément la parole.
"Comprenez-vous ce qu'ils viennent de dire ?
— Non, pas un mot.
— Ils disent que le train partira vers 20 heures."
Je le remercie et je lui explique que j'ai un avion à prendre à Hong Kong à 23 h 45.
"It will be very tight", me dit-il.
En effet, ça va être très juste.
Nous
nous présentons sommairement. Il m'apprend qu'il est originaire de Hong
Kong, mais qu'il vit à Londres où il tient un restaurant. "My luck!
ajoute-t-il, je devais dîner avec ma famille. Je les verrai demain." Il
est cuisinier, et il vient de faire un grand voyage en Chine, passant
de ville en ville, de région en région, afin de se documenter sur les
différentes cuisines et styles culinaires. Je suis fascinée. Je lui
réponds que je suis food writer. Il sourit finement, pas étonné du tout. Il l'avait déjà deviné, je ne sais trop à quel détail de ma conversation.
Et là, quelque chose de miraculeux se produit. Il me demande :
"Avez-vous eu le temps de dîner avant de prendre ce train ?
— Non...
— J'ai rapporté des biscuits de Guilin, je vais vous en donner."
Et il sort de son sac un gros paquet de gâteaux.
Je le remercie,
je l'ouvre, je prends un sachet et je lui rends le paquet. "Oh ! non,
dit-il, c'est tout pour vous. J'en ai encore des tas dans mes valises."
Nous
nous quittons brusquement, car l'embarquement commence. Il m'enverra un
e-mail, car nous n'avons pas eu le temps d'échanger plus de coordonnées.
Je crois que cet instant seul a justifié tous les tracas de cette journée.
C'est pourquoi je termine ce post avec un cochon porte-bonheur.

Dernier matin, dernier cappucino à Guangzhou : je vous avais montré le singe, voici le cochon.