L'expérience interdite
Quelqu'un écrivait récemment, à propos du présent voyage : Food and bev writers have all the fun. Ce à quoi une personne qui s'y connaissait répondit : Until they sit down and write. Bien observé. Je vais démontrer, en outre, qu'un bon food writer
doit parfois payer de sa personne en expérimentant des choses
comestibles non directement reliées au plaisir et à la cuisine, par
exemple les préparations médicinales. Encore qu'en Chine, la
distinction entre médecine et cuisine soit extrêmement floue, comme
vous le savez sans doute déjà. C'est probablement pourquoi j'évoque
avec tant de facilité la pharmacopée chinoise. Autre raison : le marché
médicinal de Qingping, le plus grand de sa catégorie en Chine, se
trouve à quelques pas de mon hôtel, juste sur l'autre rive de la
rivière des Perles. Troisième raison : j'ai attrapé un gros rhume dont
je n'arrive pas à me débarrasser.
Bon, avant toute chose, j'ai le
regret d'annoncer qu'Anthony Bourdain est un petit joueur avec ses
vessies natatoires de poisson et ses ragoûts de pénis de bouc pour
impressionner les Américaines. Je ne souhaite pas à Tony d'être obligé,
comme moi hier, d'entrer dans un hôpital traditionnel chinois et de
suivre un traitement prescrit dans cet hôpital, mais là au moins on
peut parler d'aventure.
À part une ou deux, les photos qui suivent ont été prises au marché médicinal de Qingping, à Guangzhou.

Oui, ce sont des grenouilles séchées. Et oui, il y en a beaucoup.
Hier matin, après plusieurs jours de vilain rhume, je me rends compte qu'il faut faire quelque chose afin que le vol de retour ne soit pas un enfer. Je m'adresse au concierge de l'hôtel qui décide immédiatement de m'envoyer à l'hôpital. Rien que ça ! Mais ce n'est pas n'importe quel hôpital : d'abord il est à cinq minutes à pied, ensuite (comme C. me l'expliquera plus tard) il est réputé pour sa pratique de la médecine traditionnelle et de l'acupuncture. Il délègue le groom de l'hôtel pour m'accompagner, et nous voilà partis pour le marché de Qingping.



Le
chrysanthème médicinal est une jolie fleur qui sent très bon. On en
fait des infusions adoucissantes.
Mais pressé en centaines de galettes séchant à même le sol, ça impressionne.
Nous traversons la zone de séchage des chrysanthèmes pour pénétrer dans une petite cour, puis dans un bâtiment sombre, un tantinet délabré, noir de monde. Je frémis : on n'y arrivera jamais ! Pourtant, en arrivant à la grande salle du premier étage, mon humeur s'apaise : une puissante odeur de plantes médicinales séchées, où domine le bienfaisant dang gui (racine d'angélique), me redonne confiance par des voies mystérieuses.

Dang gui, l'angélique chinoise, une des plantes reines de la pharmacopée. Spécifique de l'organisme féminin, elle dégage une odeur caractéristique, généralement peu appréciée des hommes. Ce qui n'empêche personne de s'en servir aussi comme épice.
Pour la consultation, il faut d'abord passer à la caisse. Comme partout en Chine, la contrainte des files d'attente bien ordonnées n'est pas une préoccupation majeure du public, et il n'est pas facile de se frayer une place au guichet. Imperturbable, l'infirmière me tend un formulaire qui deviendra, dûment rempli, mon carnet de santé. J'y inscris mes noms, prénoms et adresse aussi clairement que possible, mais la jeune femme aura quelque difficulté à entrer ces données dans son ordinateur. Cette inscription, qui inclut la consultation médicale, me coûtera la somme de 4 yuan 50 (environ 45 centimes d'euro). Le tout n'a pas pris cinq minutes.

Un homme se prépare à peser des linzhi, champignons bienfaisants
très appréciés de la symbolique taoïste.
Nous nous rendons à l'étage supérieur pour la consultation. Le
premier médecin libre m'accueille et me fait asseoir à côté de son
bureau. La pièce est grande, nue, aurait besoin d'un sacré coup de
peinture. Mais elle est grande ouverte sur le ciel et inondée par la
belle lumière dorée de ce jour. Derrière le docteur, une assistante lit
le journal. Peu de moyens : pas d'instruments, pas de médicaments,
aucun meuble à part deux bureaux et quatre chaises. Le médecin me fait
signe de tirer la langue (aaaaah) puis il pose délicatement mon bras
droit sur un petit coussin et prend mes pouls pendant une trentaine de
secondes. Il prend ensuite les pouls de mon bras gauche. Ce faisant, il
écrit longuement sur mon carnet de santé, parfois avec un carbone.
L'ordonnance est très longue, mais j'ai l'habitude : je sais que les
remèdes chinois sont composés de nombreux éléments. J'admire sa façon
d'écrire, rapide et précise. Je remarque que les caractères qu'il écrit
sont d'un style très particulier, qui me rappelle quelque chose. C.
confirmera mon impression, plus tard, en découvrant l'ordonnance :
"C'est de l'écriture de médecin, c'est pareil dans le monde entier.
Lisible uniquement par les infirmières et les pharmaciens."
Il me congédie avec un gentil sourire ; voilà, c'est fini ! Dix minutes en tout. Le temps de prendre les pouls.


Les hippocampes entassés sur les trottoirs seront nettoyés à la brosse à dents.
Retour au premier étage pour prendre les médicaments, qui me coûteront en tout 40 yuan (4 euros). Pourtant il y en a, des choses. Le médecin a judicieusement prescrit des pilules chinoises protectrices des voies respiratoires (Zhong sheng wan), du Bufferin Cold (avatar de l'Actifed jour et nuit) pour parer au plus pressé, et trois sachets de plantes médicinales à administrer sous forme de décoction (les fameuses "soupes" dont j'ai déjà parlé). Afin d'abréger l'attente, une infirmière est déjà venue prendre possession de l'ordonnance juste à la fin de la consultation. Les préparateurs travaillent à la vitesse du son : à peine avons-nous regagné l'étage pharmaceutique que les remèdes nous attendent déjà, à deux guichets diférents — le guichet des pilules et celui des tisanes.


Noix de coquilles Saint-Jacques séchées, ingrédient de préparations médicinales et de congees fortifiants. Les gros calibres peuvent atteindre des prix élevés.
Mais c'est pas tout, ça — comment vais-je déchiffrer l'ordonnance et
prendre mes remèdes ? Une jeune infirmière ceinte d'un grand ruban
rouge couvert de caractères dorés, sans doute spécialement déléguée
pour les
naufragés comme moi (elle doit faire office de bureau de renseignements
sur pattes), parle quelques mots d'anglais : elle m'explique que
les trois sachets contiennent des préparations à rassembler dans un bol
et à dissoudre dans de l'eau bouillante. Les pilules vertes, c'est de
quatre à six trois fois par jour. Voilà.
Tout s'est passé dans la
plus grande courtoisie, avec la plus extrême célérité, pour un prix
modique et avec une efficacité que je n'aurais jamais soupçonnée dans
un lieu d'apparence si bordélique. Mais c'est ça, la Chine : la réalité
n'est pas visible au premier regard. Il faut faire l'expérience, se
donner la peine d'entrer, et surtout être humble afin de comprendre
combien la souveraine vertu d'humilité imprègne le moindre aspect de la
culture chinoise. Je n'ai pas seulement reçu une ordonnance de
pharmacie traditionnelle chinoise, mais j'ai aussi appris une grande
leçon sur ce pays. Et aussi sur les systèmes de santé occidentaux, qui
n'apparaissent pas vraiment à leur avantage à la lumière de ce que j'ai
vécu ce matin.

Belles racines de ginseng.
De retour à ma chambre d'hôtel, j'examine le contenu des sachets pour la décoction. Chacune contient une bonne douzaine de minuscules sachets de plastique métallisé, à déchirer, tous marqués au nom de la plante qu'ils contiennent. Je vois ainsi qu'il y a du ginseng, de la réglisse, du chrysanthème, etc. À l'intérieur, des granules lyophilisés. Comme on me l'a indiqué, je les rassemble dans une tasse et je verse de l'eau bouillante dessus. Je touille, je goûte. Verdict : c'est exactement pareil à la décoction de plantes entières — c'est tout aussi noir, tout aussi odorant et tout aussi dégueulasse. Cela doit donc, logiquement, être tout aussi efficace.

À tous les coins de rue, vous rencontrerez ces buvettes, souvent patentées, spécialisées dans les tisanes médicinales, à boire directement sur le trottoir ou à emporter dans une petite bouteille. On y achète également des œufs au thé.

Le cresson, grand purificateur du sang, est souvent ajouté aux soupes. On le trouve partout. Les Cantonais en raffolent.

Trempage d'étoiles de mer séchées.

Longans séchés, délicieux avec le thé. Le longan, originaire de Canton, a toujours été un grand remède de beauté. La célèbre Yang Guifei, concubine de l'empereur Xuanzong, en consommait quotidiennement.

Plastrons de tortue — je ne me souviens pas ce que c'est censé soigner, mais oui, ça soigne.

L'heure où les tortues vont boire (au verre).

Autre tortue.

Vous me mettrez bon poids de serpents séchés, s'il vous plaît.

Les fameuses "dattes rouges" chinoises, qui ne sont pas des dattes mais des jujubes séchées.

Les écorces de mandarine salées et séchées adoucissent la gorge. Elles sont vieillies avant d'être vendues. Les très bonnes sont difficiles à trouver.

Alors là, effet garanti à tous les coups, rien de mieux pour briller en société. Parler du cordyceps, un terme latin qui fait chic et clean, et puis expliquer ce que c'est. Un petit ver des montagnes tibétaines passe l'arme à gauche sous l'effet d'un champignon noir qui prospère sur sa dépouille. Le remède se compose du champignon et du ver séché. Évidemment, comme quelques autres trucs immondes et pittoresques, c'est très rare, ça coûte cher, et ça guérit pratiquement tout. Ici, le cordyceps est entassé dans un caisson de verre.

J'ai gardé le meilleur (?) pour la fin. Sur les trottoirs, des hommes venus de régions reculées vendent des fragments d'animaux rares — cornes, tendons, pénis séchés — parmi lesquels ces pattes de tigre, tous tendons dehors.