L'encens d'Arleux
Dans la catégorie "vous saurez tout", je ne cours pas la ville
seulement à la recherche de denrées rares. Je la cours aussi à la
recherche de produits ménagers rares. Après avoir essayé diverses
concoctions corrosives, je n'ai trouvé que dans une certaine chaîne de
supermarchés un déboucheur de canalisations digne de ce nom. Et comme
j'ai une douche sujette aux dyspepsies, avec interdiction d'y aller à
la ventouse sous peine d'inonder le pavé de la cuisine (de l'autre côté
des carreaux de plâtre à deux balles), je fais des pèlerinages
réguliers boulevard Vincent-Auriol, à l'angle de la rue Jeanne-d'Arc,
parce que c'est là que le liquide miracle m'attend dans ses flacons en
PVC bleu marine. Jeanne d'Arc n'est pas évoquée là par hasard,
puisqu'il s'agit de bouter les envahisseurs cracras hors de mes tuyaux.
Et
une fois sur place, hier après-midi, je me trouve nez à nez
(littéralement) avec un nouvel arrivage auquel je ne m'attendais pas.
La semaine précédente, je m'étais ruinée en ail violet de Provence rue
Dejean, tout en me disant que les commerçants poussaient un peu loin le
bouchon côté prix. Sur les étals de la grande surface paradaient de
belles tresses d'ail fumé d'Arleux. Or s'il m'est déjà arrivé de les
trouver sur des marchés, je n'en avais jamais trouvé dans ce genre
d'endroit.
Entre Douai et Cambrai, Arleux cultive, tresse et fume
son ail depuis des siècles. La fumaison prolonge le temps de
conservation. Avant de fumer, il faut tresser l'ail, soit en
bouquet de trois pour les grosses têtes, soit en bouquets de six pour
les petites. Ci-dessous, un bouquet de trois têtes.

À partir de ces deux formes de base, les tresses sont constituées :
15 bouquets de trois donnent une tresse de 45 têtes et 15 bouquets de
six, la tresse de 90 têtes. Hier, on pouvait emporter des bouquets de
trois et des tresses de dix, réalisées directement à partir des têtes.
Le
fumage s'effectue dans des locaux fermés, pendant une dizaine de jours,
sur des feux de tourbe régulièrement entretenus, enrichis de sciure de
bois et de paille. La chaleur ne doit pas être excessive, sinon l'ail
cuit, ni insuffisante, sinon l'ail pourrit.
Une fois le fumage
accompli, l'ail possède un parfum merveilleux. La fumée donne aux tons
aillés naturels une distinction spéciale. Ils prennent des nuances
résineuses : leur odeur rappelle l'encens naturel, le bois de cèdre et
la myrrhe. Suspendues dans une cuisine, ces tresses embaument. Raison
de plus pour avoir de l'ail d'Arleux chez vous : non seulement c'est un
excellent parfum domestique d'automne, mais il faut aussi manger
beaucoup d'ail, c'est bon pour ce que vous avez ; et en plus les
vampires resteront à distance respectueuse.