Ooooooostende
Il
fallait voir les choses en face : j'étais revenue d'Asie avec une pêche
d'enfer, mais sans avoir eu l'occasion (sauf une journée, et encore pas
toute une journée) de me prélasser au bord d'une piscine ou, mieux
encore, sur
une plage. Et sans avoir eu celle de ne rien faire pendant assez de
temps pour me délasser. Ensuite je suis allée faire un tour au Maroc et
c'était génial, mais franchement je n'ai pas arrêté de travailler, sans
beaucoup d'occasions de récupérer ou de buller. D'ailleurs — pour moi
qui travaille sans horaires — partir au Maroc au mois d'août pour aller
au bureau le matin à 8 h 30 et rentrer à la maison le soir à 19 heures,
tous les jours sauf les week-ends, faut quand même le faire. Inutile de
dire que la Ptipois avait bien besoin d'un peu de repos.
Alors, un soir de septembre, il y a une grosse dizaine de jours, la voilà qui entend dans sa tête un tilt caractéristique, celui qui veut dire : on laisse tout en plan et on se fait la malle.
Un coup de fil à l'hôtel, un petit surf sur sncf.com, et en une
demi-heure l'affaire était réglée. En route, dès le lendemain matin,
pour Ostende.
Parce que je voulais voir la mer. Et pas seulement la voir, la toucher aussi. Deux fois que j'allais à Ostende et deux fois que la mer m'était restée inaccessible. La première fois, c'était fin mai et on caillait ferme; la deuxième fois, c'était en mars et je ne vais pas vous faire un dessin; la troisième fois c'est la bonne. Je me suis dit : pas de mais, tu te baignes.
La première fois que je suis allée à Ostende, c’était pour y comprendre pourquoi Marvin Gaye y avait passé quelques années de retraite. La réponse ne s’était pas fait attendre : il y a le monde, et il y a Ostende. Plus précisément : il y a la Belgique, et le monde tout autour, et si le monde n’avait pas de Belgique, il lui manquerait assurément quelque chose. Or si la Belgique n’avait pas d’Ostende, il lui manquerait beaucoup. Ostende occupe en Belgique une place que la Belgique occupe dans le monde : celle d’une chose improbable tout autant qu’indispensable.
Une ville qui a réussi à attirer Marvin Gaye et à le retenir quelques années ne peut pas être une ville ordinaire. J’avais commencé mes recherches par ce constat. Pourquoi s’était-il retiré à Ostende (où il aurait peut-être mieux fait de rester, comme le laisse entendre son destin ultérieur) ? J’ai acheté sa biographie un peu plus tard mais je ne l’ai jamais lue. Parce que je n’avais, en fait, pas besoin de la lire pour saisir le mystère d’Ostende. La question avait changé de termes : ce n’était plus pourquoi il avait choisi Ostende, mais y a-t-il une seule bonne raison de ne pas choisir Ostende (quelques éléments de réponse ici) ? Non, bien entendu. Une fois que l’on a vu Ostende, on ne se demande plus pourquoi on y va. On y retourne.
"Je ne veux raconter qu'une chose en musique : c'est la tristesse, conclut Marvin Gaye, le monde, à mes yeux, n'évoque que la tristesse, lorsque j'aurai trouvé ce que je cherche, alors j'aurai écrit mon vrai chef-d'oeuvre." Raison de moins pour se demander encore les raisons du séjour de l'artiste à Ostende. Pourquoi diable serait-il allé ailleurs ?
S’il n’y avait pas eu Marvin Gaye, je pense que je serais allée à Ostende pour son nom. C’est un nom magnifique, Ostende, comme la corde d’un arc qu’on tend et qu’on lâche. Un nom un peu distant, aristocratique, rêveur. Une ville qui porte ce nom ne peut pas être une ville ordinaire.
Il y a quelque chose de la légende flamande dans Ostende, il y reste des mugissements d’esprits marins et des sorts jetés par des fées. Ne serait-ce qu’à travers le comportement abrupt, sans concession de la mer.
Ce samedi de mi-septembre, j’arrive sur la plage battue par un vent
furieux. Le sable en tempête, qui court jusque sur la digue, me coûte
le zoom numérique de mon Sony Cybershot et manque de peu de me
bousiller l'appareil entier. Les vagues sont hautes, bouillonnantes,
menaçantes. Personne ne se baigne, d’ailleurs l’eau doit être glaciale.
Je distingue au loin deux petits points qui bougent : deux baigneurs.
Les voyant remonter vers la digue, je leur demande si la baignade est
dangereuse. Ils m’expliquent qu’ils sont entrés dans l’eau quelque part
par là (ils me désignent un point éloigné à l’est, pas loin de la
jetée) et en sont sortis là (ils désignent un point à l’ouest, dans les
rayons du soleil déclinant). Et ils ne savent pas comment ils y sont
arrivés. Bon, alors j’essaierai une autre fois. Mais je mets les pieds
dans l’eau : elle n’est pas froide, elle est presque tiède. Je soupire
: ce ne serait pas raisonnable.
Deux jours plus tard, il faisait un
temps magnifique, sans vent. Pas de tempête de sable, pas de courant
dangereux. Il devenait possible de se baigner, et je me suis baignée.
L’eau était pourtant très froide, cette fois, et il n’a pas été facile
d’y entrer. Mais je ne l’ai pas regretté.
Ostende m’apparaît comme un secret bien gardé, un secret que je garde. Mais je ne fais pas de grands efforts. Quand je dis combien j’aime Ostende, je ne recueille la plupart du temps que regards indifférents et monosyllabes. Pas possible, je suis la seule à savoir ça ? Qu’Ostende est une des plus belles villes du monde ? Je pourrais fonder un fan-club d’Ostende, je ne crois pas que les réunions feraient le plein. Mais les gens veulent de l’évident, du scénique, de l’avéré, du pas-entre-les-lignes. Ostende est, dans une certaine mesure, entre les lignes. Sa beauté est faite d’une grandeur discrète. Ça ne va pas ensemble, « grandeur » et « discrète ». Vous voyez le problème ? Je crois tout simplement qu’il faut des yeux spéciaux pour voir Ostende. Et des capteurs atmosphériques d’une extrême sensibilité. Parce que cette ville possède, avant tout, une atmosphère. Et se nourrir de cette atmosphère est déjà une raison suffisante pour y venir.
Il y a ici des panoramas marins stupéfiants, des luminosités incroyables, de fabuleux miroirs de sable lorsque la mer remonte, et des couchers de soleil uniques. Car il n’y a pas que Marvin Gaye : une ville qui a vu naître James Ensor et Léon Spilliaert ne peut pas être une ville ordinaire. Encore moins une ville qui abrite encore le musée James-Ensor, un des musées les plus petits et les plus bizarres du monde. Et encore encore moins une ville qui a mis un truc pareil (ci-dessous) sur le fronton de sa poste principale (désormais destinée à abriter les remarquables collections du musée d'Art moderne).
La ville s’est fait une beauté ces dernières années et montre, il me semble, un visage un peu plus riant que lorsque je l’ai connue. Toutefois, elle s’est ravalée avec beaucoup de discernement, sans en faire trop, sans rien casser d’essentiel (à ce qu’il me semble). Le grand casino Kursaal (photos ci-dessus), naguère gris, solitaire et un peu sinistre, et qu’ailleurs on aurait rasé sans état d’âme (qui, mais qui a pitié du style post-Seconde Guerre mondiale ?), a été restauré avec orgueil, blanchi, manucuré, et restitué avec l’essentiel de son esthétique d’origine — un De Stijl-Bauhaus tardif très géométrique, avec de charmants ornements de céramique à l’intérieur.
Les maisons art-déco et Art nouveau sont intactes, l’hôtel du Parc
n’a même pas été modernisé, les immeubles neufs du front de mer
auraient pu être construits dans les années 30 (plus à l’ouest, ça se
gâte). Il y a encore des bars à matelots, tout en bois noirci par la
fumée des pipes ; on y voit briller l’or des bolleke, des bières ambrées. Ou alors ce sont de petits cafés relax à la terrasse desquels le printemps semble résolu à s'attarder.
Il y a aussi encore des gargotes à poisson et des restaurants de matelots qui font pleurer de bonheur, comme Adelientje, À La Ville de Courtrai ou les restaurants du Visserskaai. Respect pour eux : ce quai entièrement bordé de restaurants d’un côté, de friteries et de camions à maatjes de l’autre, ne fait aucune réelle concession au tourisme. Une telle concentration pourrait vous le faire craindre, mais non. C’est un des rares « rues à restaurants » où l’on peut pousser à peu près n’importe quelle porte sans craindre la mauvaise surprise. Il faut dire qu’à Ostende on prend la nourriture, et en particulier les produits marins, très au sérieux. On sent que les autochtones se sentiraient déshonorés s’ils faisaient preuve de légèreté à leur égard. Bien sûr, les vraies surprises sont un peu cachées dans les rues partant du Visserskaai vers le centre. Plus près de l’eau, vous pouvez à tout moment vous réchauffer en plein air avec une bonne soupe de bulots bien relevée. Si vous achetez des frites à une friterie, vous pouvez nourrir les mouettes, comme tout le monde. Les mouettes d'Ostende sont nourries aux frites (et ça se voit).
Vous pouvez aussi acheter un lieu ou une limande séchée à consommer telle quelle, la chair découpée en petits carrés à même l’arête et dégustée avec du café.
La Ville de Courtrai — Stadt Kortrijk — sur Langestraat
Une
salle simple et chaleureuse où le patron vous accueille dans une
cuisine ouverte. Le service est parfois un peu hâtif, René, le patron,
étant
seul à assurer le service et se chargeant en outre de la finition des
plats ; mais si vous avez besoin de couverts, vous pouvez aller les
chercher dans leurs casiers, personne ne vous dira rien. René, malgré
les apparences dues au coup de feu perpétuel dont il est victime, est
aux petits soins pour vous.
La tomate-crevettes mériterait son portrait dans un musée. Les moules-frites sont un modèle du genre. Les moules sont étuvées et servies dans d’épaisses cocottes Staub en fonte noire (pour garder la chaleur), sans vin blanc, sans céleri, sans échalotes ni oignons, sans machins. Juste les moules et des queues de persil, rien d’autre. Les mollusques sont si charnus qu’ils sont à l’étroit dans leurs coquilles. Et point trop salés, délicats. Les frites sont les meilleures que j’aie trouvées en Belgique jusqu’à présent : croustillantes et moelleuses, fondantes et dorées, de taille irrégulière. La soupe de poisson ostendaise est une merveille de finesse : un fumet de poisson safrané, additionné de crevettes grises et de moules. La salade de crevettes grises est aussi remarquable pour sa fraîcheur et sa générosité.
La salle est hérissée de cadavres de bouteilles de bordeaux blanc, de cocottes vides et de montagnes de coquilles : le patron, qui, je vous l’ai dit, est seul à bord, n’a pas le temps de tout débarrasser. Cela donne une ambiance particulière à ce restaurant très spécial, fréquenté par des habitués toujours aux anges.
L’Ostend Queen, au Kursaal
Vous le reconnaissez ? Non ? Au moins vous vous souvenez de l’édition 2005 du Guide Michelin
Benelux retirée de la vente après l’attribution d’une note avantageuse
à l’Ostend Queen qui n’avait pas encore ouvert ses portes quand le
guide était sous presse. Après une telle histoire belge, comment ne pas
aller voir de plus près ? C’est ainsi que j’ai réservé une table à
l’Ostend Queen.
Ça va être du rapide : le bâtiment est sublime
(il n'est autre que le Kursaal, récemment restauré, encore en travaux d’ailleurs), la triple formule
(brasserie gastronomique, bar lounge et café-snack au rez-de-chaussée)
est une très bonne idée et les décors sont fort beaux. La vue sur la
mer découverte par les baies vitrées de l’Ostend Queen est bien entendu
unique. Les prix sont relativement raisonnables, l’accueil et le
service sont satisfaisants mais un peu punitifs pour les personnes
seules (la solitude semble une chose difficile à admettre dans les
établissements belges), la cuisine semble OK pour ce que j’en ai perçu,
mais mon cabillaud grillé était trop cuit et avait sué, les frites étaient beaucoup
moins bonnes qu’à la Ville de Courtrai, et ma glace aux cuberdons
(commandée par pure curiosité) n'était pas forcément une idée lumineuse. Ci-dessous, ladite glace aux cuberdons.
Verdict :
allez-y pour vous taper la cloche avec vue sur les rouleaux si vous
êtes quatre ou cinq, et pourvu que votre carte bancaire soit bien
ignifugée, mais franchement la ville ne manque pas d’adresses moins
chères où l’on mange mieux. En outre, quand on va au gastronomique, si
c'est pour se faire servir du cabillaud trop cuit, alors autant se
rabattre sur le traditionnel. (Ouvert 7 jours sur 7. Réservation obligatoire, même quand il y a de la place. Attention, les
réservations sont prises non pas au restaurant mais juste en bas de
l’ascenseur.)
Et si vous êtes sensible à la fine intelligence dont a
fait preuve Pierre Wynants pour composer sa carte, rendez-vous plutôt au
rez-de-chaussée, au Coffee House, et prenez une table donnant sur la plage rêveuse : vous y trouverez, en grande partie,
les mêmes plats que tout en haut.
Je ne suis pas entrée au Bar Lounge mais je peux
vous dire que de gigantesques méduses en peluche sont suspendues au
plafond, et que cela vaut largement une visite. En tout cas, ça n'aurait
pas déplu à James Ensor.
Alors, vous n'avez pas envie d'aller à Ostende maintenant ?































