Ce qu'a fait Ferran (2)
Je regarde mes pieds, je ne suis pas fière. Ça fait tout de même une grosse semaine que je vous dois ce compte rendu. Cette première quinzaine d'août est plus que bousculée, c'est pas vraiment ma faute. Et puis il n'est pas très facile de parler d'un tel repas. Ce n'est pas une raison pour se défiler. Allez, au boulot.
Cala Montjoi
On parle souvent de la beauté du
paysage que l’on découvre entre la sortie de Roses et Cala Montjoi, la
petite anse profonde et boisée où se niche ElBulli.
On commence par
faire l’ascension d’un plateau rocheux aux schistes lourds d’esprit
chthonien. De façon peu surprenante (enfin, moi, ça ne me surprend pas), un
dolmen se tient au sommet. J’ai toujours regretté de ne pas avoir le
temps de lui rendre visite. Pas de doute, on est dans un lieu d’esprit.
Et tout est en harmonie : comment s’étonner qu’Adria, constamment
inspiré, ne se sente pas à son aise en un tel environnement ?
Après
le dolmen, on traverse un plateau dénudé, décoré d’une belle ferme
ancienne qu’on croirait posée là pour l’occasion. La première fois que
je suis venue, en 1998, il n’y avait rien sur ce mont chauve. Ce soir,
je vois qu’on y a planté quelques carrés de vigne.
C’est la descente
vers Cala Montjoi qui me fascine le plus. Elle me rappelle certains
panoramas sinueux et déchiquetés des îles grecques, cette découverte de
nouvelles anses et de nouveaux caps au fur et à mesure de la marche en
hauteur. Ici, la lumière décline et adoucit le paysage. On traverse une
zone boisée de pins et de chênes verts.
Comme il n'y a plus de place en terrasse, on nous propose de nous
faire passer à table séance tenante et de nous y servir apéritifs et
tapas. Nous gagnerons la terrasse après dîner, pour le café et les
alcools. Cool !
L'événement commence par la visite rituelle de la
cuisine. Ici, chef K. (rencontré à Tokyo en avril) en compagnie de
Ferran Adrià. Plus bas, le maître et quelques-uns de nos compagnons.
Il n'y aura pas, et j'en suis désolée, de compte rendu de chaque plat, encore moins de photo de chaque service, et j'ai égaré (c'est malin) la copie du menu spécial qu'on nous a concocté ce soir-là. J'ai plutôt photographié les ambiances et la perplexité de certaines découvertes. Ici, le copeau de sucre filé à l'huile d'olive (détail de l'ovni plus bas), disons carrément de l'huile d'olive à ressort.
La lumière n'était pas bonne pour immortaliser les olives sphériques, délicieuses, mais nous avons tout mangé. En revanche, voici les marshmallows aux pignons, les savoureux Oreos et le croustillant d'ibérico.
Trou normand. Quel est ce breuvage, cette bizarre tisane au goût de céréale torréfiée, d'encaustique et de vanille ? Nous cherchons, personne ne trouve. C'est tout de même très, très boisé. Le serveur soulève le couvercle de la théière et nous fait découvrir des copeaux de bois. Ce sont des copeaux de vieux fûts de bourbon whiskey. Étonnant.
Ce
soir, on nous le dit presque à chaque plat : il faut tout manger très
vite. C'est qu'on a mis l'accent sur des trucs glacés qui
s'évanouiraient, s'affaisseraient ou se vautreraient si on les faisait
attendre trois secondes. C'est la soirée gloups, et aussi aïe, mes caries.
On s'amuse beaucoup, comme toujours chez ElBulli. Ci-dessus, le dessert
le plus chugnux du monde. Je ne me souviens plus très bien de ce que
c'était, mais le truc blanc est très froid et le truc rouge très fruité.
Blague
dans le coin, ce repas m'a paru encore meilleur que les précédents,
plus maîtrisé, plus accompli, plus séducteur aussi. Cette année, Adria
joue de nos sens comme d'habitude mais ne joue plus de nos dégoûts afin
d'établir des contrastes. C'est non seulement surprenant, c'est aussi
paradisiaque. Tout plane très haut dans la stratosphère, et si nous
avons du mal à nous souvenir de ce que nous avons mangé dans le détail,
c'est parce que tout nous a procuré des sensations à la même hauteur
vertigineuse, sans baisse de niveau.
Arrive le Teppannitro, un des
derniers gadgets de la maison. Il s'agit de faire prendre en glace,
en temps réel, de petits tas d'appareil au guanabana à l'aide de
spatules métalliques ; puis on les coiffe d'un mystérieux matériau
granuleux, visqueux et croquant aromatisé au café (du caviar de café,
bien entendu), et clop dans le bec, aïe les caries, bref c'est de
l'Adrià.
La curieuse texture du caviar de café me rappelle quelque chose, mais quoi ? Heureusement nous avons la solution à portée de main. L'épouse singapourienne d'un de nos amis chefs fait entendre sa voix acidulée : dragon fruit, dit-elle d'un ton blasé très "à moi, on ne me la fait pas". Bon sang, mais c'est bien sûr ! Ces graines croquantes et fragiles, enrobées d'une fine gélatine végétale, cela ne peut provenir que d'un fruit au monde. Ce fruit de dragon du Sud-Est asiatique, qui n'a aucun goût mais beaucoup de texture. Bravo et merci, Priscilla ; nous aurions séché sans toi. Un conseil : si vous allez manger dans des endroits bizarres, n'oubliez jamais d'emporter un Singapourien dans votre poche.
Après dîner, comme prévu, nous nous asseyons en terrasse pour les après-desserts. Il se passe alors quelque chose d'unique.
C'est
ce quelque chose qui, cette année, me rendra ce dîner chez ElBulli
inoubliable.
Ses composantes sont mystérieuses. Il y entre le
phénoménal esprit, le talent, le génie qui ont présidé à la fabrication
de tous les plats que nous avons mangés, bus, gobés, croqués, sentis
s'évaporer dans notre esprit à peine entrés en bouche. Il y a aussi la
délicieuse fraîcheur du soir embaumée d'aiguilles de pin, et le bruit
des vagues en contrebas. Il y a la simplicité des tables de bois, la
sobriété du décor, l'absence de prétention du lieu, la cordiale gaieté
des serveurs. Il y a ce buisson de corail de chocolat qu'on nous a
apporté à peine assis en terrasse : un arbuste en
chocolat noir, trempé dans la poudre de framboise. Il y a ce
merveilleux manju moelleux au fruit de la passion qui nous
est servi. Je ne cherche pas à expliquer davantage, mais il se passe
une chose singulière.
Voilà.
Nous sommes tous assis là autour de
cette table, certains de nous sont amis, d'autres ne se connaissent
qu'à peine, d'autres viennent de se rencontrer. Parmi ceux qui sont des
amis, il y a eu ces temps derniers des incompréhensions, des vexations,
de la souffrance, des non-dits. Certains en éprouvent, j'en éprouve
aussi. L'un des convives, X., à qui je n'ai pas eu l'occasion de parler
depuis longtemps, s'assoit près de moi, nous discutions amicalement.
Nous décidons de commander des cigares et des alcools. Je choisis un
Partagas et un rhum du Guatemala, magnifique bouquet de caramel, de
vanille, de fumée de bois et de mangue confite. Quelque chose monte
dans l'air, s''échappe de chacun de nous, se rassemble au-dessus de la
table, et c'est une onde d'amour. Une amitié puissante nous unit, le
résultat précis du repas exceptionnel que nous venons de faire et le
couronnement inattendu de l'occasion qui nous a rassemblés autour de ce
repas. Le bonheur est parfait, un esprit. Je sens une force affective,
une paix, une tendresse universelle tangible, et tous mes compagnons en
ont une part. Il y a
longtemps que je n'ai été si émue par la simple chaleur de l'amitié
partagée, sans qu'un seul mot soit dit. C'est un instant de paix
totale. Si j'ai oublié de quoi se
composaient certains de nos plats, je ne suis pas près d'oublier cette
expérience d'amour que j'ai faite ici, à Cala Montjoi, et j'en tiens
Ferran Adria et son équipe pour les principaux responsables.
À
chaque fois que je vais chez ElBulli, je fais une expérience qui est
toujours très loin de se résumer au sensoriel, au gustatif. Elle lance
des tentacules vers le mental, l'imagination, l'esprit, l'être subtil.
Ce soir, cela va bien au-delà des mystérieux chemins cérébraux qui ont
déjà été ouverts par l'artiste de Roses. Les espaces révélés ce soir
sont du domaine de la divinité, de l'émotion pure, de l'amour mystique. Peut-être y ai-je
mis du mien, bien entendu ElBulli n'est pas une auberge espagnole pour
rien. Mais j'en reste persuadée : Ferran a de nouveau frappé un grand
coup, plus grand que jamais je crois, et m'a prouvé, une fois encore,
qu'il est bien davantage qu'un cuisinier.












