Vapeurs de quoi ?
Pour changer un peu, je vais vous déconseiller un restaurant. Je ne
vous dirai pas le concours de circonstances qui a fait que j'ai dîné à
cette table hier, mais je vous préciserai juste que je n'y suis pour
rien. C'était le genre de dîner où l'apéro même annonce la couleur (un
kir au goût de médicament). Après ça on sait que les choses ne peuvent
pas s'arranger. La soupe de poisson était ce que les Cauchois
appelleraient du clap (il y a deux termes en cauchois pour désigner les soupes dont la consistance laisse à désirer : clap et ploc. Je vous laisse en déduire le sens. Là, c'était clairement du clap).
Dans un bouillon d'arôme douteux, j'ai trouvé des lambeaux de pain
détrempé dont l'origine devait être, de toute évidence, les croûtons de
services précédents ; c'est là que j'ai formé l'hypothèse que la
préparation de la soupe de poisson incluait la technique du recyclage.
Et, accessoirement, qu'il arrivait souvent aux clients de ne pas finir
leur assiette. Si le pain dans la corbeille était dans un état de
desséchement avancé,
l'état des croûtons était proche de la fossilisation. Étaient-ils
grillés, séchés au four ? Rien de tout ça : vraisemblablement, on avait
laissé le temps accomplir son œuvre. Ils étaient, ces
croûtons, taillés si grossièrement qu'ils rappelaient les galets des
plages normandes, par l'aspect et la consistance. Le menu les annonçait
"aillés", mais d'ail, pas trace. Mon voisin s'en enquiert. Les serveurs
(moins frais que le poisson) de répondre : "Non, ils sont pas aillés. —
Pourquoi donc ? — Ici, on le fait pas. — Mais je veux des croûtons
aillés, moi !" proteste mon voisin. On lui oppose une résistance
placide, quasi moqueuse : "Impossible, y a pas d'ail en cuisine." "Oui,
dit l'autre, y a que de l'ail déshydraté, alors vous voyez..." En
effet, on voit. On voit surtout qu'un restaurant qui affiche
"spécialité de bouillabaisse" n'a que de l'ail déshydraté en cuisine ;
franchement j'ignorais que cela existât encore, surtout en plein centre
de Paris. Je me souviens alors que j'ai commandé la raie aux câpres et
j'en frémis d'avance. À mon soulagement, le pire est évité : elle est
insipide, filandreuse, nappée d'une sauce plus que quelconque, mais
encore fraîche. La dorade royale de mon voisin est manifestement
d'élevage et visiblement mal cuite (zones translucides), le gigot
demandé à point est bleu et presque immergé dans un bouillon constellé
de quelques flageolets ; la cuillère n'est pas fournie. Je passe sur le
reste. La tatin dépressive et flétrie donne envie de pleurer. L'endroit
n'est pas cher, c'est vrai : mais pour manger pas cher, mieux vaut manger
chez soi. J'arrête les sarcasmes, nous avons eu de la chance : ce
soir-là, les cafards (mais si, mais si, rendez-vous au bas de la page !) et
autres vies animales non désirées se sont tenus poliment à l'écart de
notre table. Mais je serais tout de même curieuse de jeter un coup
d'œil dans la cuisine. On a fait des reportages racistes sur les restaurants asiatiques de Paris pour beaucoup moins que ça.
C'est simple, on se serait cru dans Zazie dans le métro,
scène de la brasserie. En un sens, ça fait "Paris éternel" et ça a un
côté réconfortant (style : il y a encore des restaurants immondes à
Paris, de vrais Tord-Boyaux à la Pierre Perret), mais c'est le genre de
pittoresque touristique dont la disparition ne tirerait pas une larme.
Sachez donc identifier la zone interdite : Les Vapeurs, rue
Geoffroy-l'Asnier, 4e. Juste afin que vous puissiez l'éviter, c'est à
côté du Bourguignon du Marais.
