Nous voici à Shanghai, mon vieux Milou !
Voyager, c’est avant tout prendre les choses comme elles viennent.
Tomber face contre terre quand le souffle d’Éole nous pousse dans des
paradis tels que le Raffles de Singapour, mais aussi ne pas faire grise
mine quand la suite du programme est moins reluisante.
Se dire aussi qu’après tout, c’est pas si mal, le retour à Paris en sera d’autant moins pénible.
Je
ne suis pas en train de dire du mal de Shanghai. Non, j’aime Shanghai.
Enfin, plutôt la Chine que Shanghai. Je pense que quelques images en
diront plus long qu’une explication détaillée.
La Chine n’est pas,
de toute façon, une destination pour les âmes délicates. Il faut être
capable de plonger à pleines mains dans un tas de charbon pour en
retirer le lis de la poésie pure qui s’y tient caché. Il y a un effort
de créativité et d’endurance à fournir. Je ne saurais dire quelle
destination, parmi les quatre que j’ai abordées, est ma préférée et
laquelle j’aime le moins. J’aime être à Bangkok à cause du style de
vie, de la cuisine, des fruits, mais il y a des aspects de la culture
thaïe qui me chagrinent. Par exemple, le peu de prix que semble avoir
la vie des gens humbles. Je me sens plus en affinité avec Singapour,
ville d’affaires et de richesses certes, mais aussi ville
d’État-Providence (quoi qu’on puisse dire par ailleurs de son régime
autoritaire) où la dignité de chaque citoyen compte et où les ethnies,
les cultures et les religions coexistent en harmonie. J’ai lu dans le Straits Times
l’autre jour un long article déplorant le décès d’un ouvrier au cours
de la construction d’un immeuble et exprimant le besoin de mesures de
sécurité renforcées. J’ai cru comprendre qu’en Thaïlande, ce ne serait
que peu ou pas mentionné dans la presse. Je me trompe peut-être, mais
je ne suis pas la seule à percevoir cela.
Je me sens plus en
affinité avec le Japon ou Singapour, malgré mon admiration pour la
Thaïlande. Quant à la Chine, c’est bizarre. J’y trouve pas mal de
choses qui me révulsent, mais je ne peux pas m’empêcher de m’y sentir
bien. Comme si des esprits bienveillants m’y attendaient.
On arrive
en Chine comme en glissant sur des nuages, à la manière des Immortels
taoïstes et des dragons sinueux. Déjà l’aéroport de Hong Kong, que nous
avons traversé trois fois, était invariablement enveloppé de nuées. Ce
qui ne l’empêche pas d’avoir un bon réseau wi-fi, dont j’ai profité
pendant l’heure d’attente, au lieu de récupérer comme certains.
Après l’atterrissage, notre commandant de bord (qui nous explique
tout par haut-parleur) reçoit l’instruction de se rapprocher du
terminal. Alors que nous sommes presque collés à celui-ci, il semble se
raviser, s’éloigne, fait demi-tour et se dirige vers une piste
éloignée. Qu’est ceci ? me dis-je. Il se trouve que la tour de contrôle
vient de s’excuser : « Finalement non, allez vous arrêter plus loin, on
vous a confondus avec un autre avion. » Pas de doute, on est en Chine.
Je
ne connais pas de trajet d’autoroute aussi déprimant que
les quelque cinquante kilomètres qui séparent l’aéroport de
Shanghai-Pudong de la ville. C’est un peu comme l’autoroute de
Normandie près de Rouen, à l’approche des papeteries de Grand-Couronne,
mais en moins gai.
C’est une grande étendue
grise et triste avec rien, rien de rien, et de larges panneaux de
publicité bizarrement composés, flottant sur le tout. On dirait qu’on a
planté de la pub sur du néant.
Le photographe hume l’air alentour, puis me désigne notre chauffeur.
« Il a un problème avec son Diesel ? — Non, réponds-je. C’est l’odeur
d’ici. Tout est normal. »
Après une longue lutte contre l’endormissement, nous voyons apparaître d’étranges édifices sortis d’un rêve.
Ou d’un cauchemar.
C'est ici qu'on reloge les gens chassés des vieux quartiers au fur et à mesure qu'on les casse.
Les couloirs de Mitsuhirato
Enfin, nous arrivons
sur le Bund. Nous apprenons qu’on nous a logés au Peace Hotel, ce qui
est une bonne nouvelle parce qu’il est à deux pas, et une pas si bonne
nouvelle parce que…
J’ai déjà logé ici en décembre dernier. L’hiver, on s’en doute,
atténue les odeurs. Débarquer ici au printemps est une autre aventure.
Le Peace, ci-devant Cathay Hotel, fut construit en 1929 par Victor
Sassoon dans le style de l’école de Chicago, avec force marbre italien,
lustres clinquants et appliques de Lalique (elles sont toujours là,
dans le couloir menant au restaurant du huitième étage, probablement la
plus belle partie du bâtiment).
Je passe sur les mésaventures de
l’endroit et sa réouverture en 1956 sous l’enseigne de la Paix,
personne n’aura de mal à se figurer que l’hôtel a morflé entre-temps.
Abordons bravement le présent. Eh bien, comment vous dire ? Je préfère
rester polie : le Peace Hotel, c’est l’hôtel de Barton Fink,
exactement, mais en moins propre. Les couloirs, interminables et
sombres, sont un cadre idéal pour la
silhouette émaciée du perfide Mitsuhirato, qui les arpente rageusement
à la recherche d’un plan pour éliminer Tintin. Ils mériteraient aussi
de servir de cadre à un film gore. C’est bien le cas où il faut parler
d’hôtel resté dans son jus depuis sa fondation, en mettant l’accent sur le mot jus.
Partout, chambres et couloirs, la moquette est imprégnée d’une odeur bizarre, entre la vieille friture et la pisse. Dans ma chambre, elle n’a pas été aspirée depuis ce qui semble être des mois. La bouche d’air conditionné, selon l’humeur, souffle tantôt le froid, tantôt le chaud, et tantôt un fumet indescriptible qui semble avoir été capté au-dessus du bac à graisses du restaurant et dont la puanteur me réveille à 5 heures du matin, l’estomac au bord des dents. Les abat-jour sont pleins de taches et aucune lampe ne donne suffisamment de lumière. J’arrête la description parce que je vais pleurer. Parlons plutôt du lobby et de son bar « célèbre dans le monde entier » (pardi ! du plus pur style Tudor-Frankenstein avec éclairage de train fantôme, et égayé par un jazz-band entièrement composé de septuagénaires, je comprends qu’il soit célèbre). En un sens, le Peace Hotel et plus largement Shanghai ont quelque chose de rassurant. Partout dans le monde, les formes rigolotes et attendrissantes des années 50, 60 ou 70 quittent nos villes : boutiques, cafés, etc., mais à Shanghai, le kitsch est bien vivant, indéracinable. Même les réalisations les plus récentes fleurent les temps oubliés. L’architecture des tours qui hérissent la ville est gigantesque, ostentatoire, mais quand on constate le goût de chiotte qui caractérise leur style, on a du mal à lire sans un sourire en coin des phrases journalistiques du genre Shanghai, comme un défi dressé vers le futur. Tu parles d’un défi ! Défi peut-être, mais certainement pas au futur. Les réalisations les plus monumentales ont toutes quelque chose de vieillot. Les néons de Nanjing Donglu — souvent magnifiques, eux — auraient pu être posés dans les années 30. La Perle de l’Orient, énorme tour de télévision plantée sur Pudong, n’est autre qu’une gigantesque aiguille à tricoter aux proportions hideuses. Ailleurs, tel promoteur a trouvé très joli de coiffer sa tour d’une paire de pinces de crabe géante, d’une fleur de lotus déployée ou d’une pyramide d’or ajourée, toujours posée avec un mauvais goût très sûr.
Il n’y a dans ces formes — et ce n’est pas, de ma part, particulièrement un reproche — aucune modernité, aucun respect du bon goût. On a fait exactement ce qu’on a voulu et tant pis si ça n’a rien à voir avec du Ieoh Ming Pei. Tant pis aussi, peut-être, si ça tombe en morceaux au bout de quelques années, si l’on a accordé autant de soin à l’architectonique qu’à la déco. Il y a dans cette ville une forte composante « après moi le déluge » ou plutôt « je ne sais pas où on va, mais on y va tout droit » qui tantôt étourdit, tantôt amuse, selon notre humeur du moment.







