20 décembre 2009
Un peu de pédagogie

"Pourquoi on peut pas entrer au jardin des Plantes ?
— Parce que ça glisse.
— Trois millimètres de neige ?
— Ça glisse.
— Même si on glisse pas ?
— ...
— Même si on a les chaussures qu'il faut ?" dis-je en brandissant mon appareil numérique.
Ce que ma phrase a d'elliptique n'a pas l'air de déranger le gardien :
"Ça glisse vraiment, par là-bas." (Grand geste du bras vers une zone vague au centre du jardin.)
"Bon, OK, merci."
Pas de veine. Je ne pourrai pas tester dans un jardin des Plantes complètement monochrome les intéressantes fonctionnalités noir et blanc de mon nouveau Lumix LX3. Il va falloir que je me rabatte sur la seule zone visible du museum d'Histoire naturelle, à savoir le mouchoir de poche baptisé non sans emphase "Potager pédagogique".

Éreinté par plusieurs jours de neige et de glace, il a la gueule qu'il peut, le potager pédagogique. D'ailleurs voici le maître d'école, un peu dépassé. Ce qui n'empêche pas son esprit de rester fécond : trois pousses de menthe à l'emplacement de sa tête, telles les antennes vertes d'un Martien, traduisent la persistance d'une vie qui ne dort que d'un œil. C'est pour ce genre de choses que j'aime l'hiver.

Balsamite ou menthe coq. Occasion de prendre conscience d'un étrange phénomène de relativité olfactive. Froissez une feuille sous votre nez : c'est du dentifrice, du chewing-gum, du menthol. C'est plus menthe que la menthe. Vous vous demandez comment ce parfum si caractéristique des labiées peut se retrouver dans une Composée (car c'en est une, une Astéracée pour être précise). Mais recommencez : froissez une fleurette ou une autre feuille. Humez plus longuement. La seconde tentative vous apporte une odeur différente, rectifiée, et la sensation mentholée semble se fracasser, s'ouvrir en deux, se décomposer pour révéler ce qu'elle dissimulait : l'odeur fraîche, citronnée, un peu astringente propre aux Composées (tanaisie, armoise, estragon…). La menthe coq ne sent pas la menthe, mais elle essaie de vous le faire croire et elle y parvient si vous n'y prenez pas garde.

Oseille. Cueillir, rincer, équeuter, sécher. Faire fondre au beurre dans une casserole deux échalotes finement ciselées. Ajouter l'oseille et laisser fondre en remuant de temps en temps, sur feu doux. Quand l'oseille est parfaitement fondue et un peu réduite, ajouter quelques cuillerées de crème, sel, poivre, bien mélanger, puis monter au beurre froid en fouettant vigoureusement. Garder au tiède pour servir avec la recette donnée ci-après.

Hysope ou ce qu'il en reste. "Je t'aspergerai d'hysope et tu seras pur", dit l'Ancien Testament. Je purifie mes poissons plats avec l'hysope.
CARRELET À L'HYSOPE
D'abord je ne veux pas entendre : "J'ai pas d'hysope mais j'ai du romarin, ça ira ?" Non ça n'ira pas. L'hysope ne ressemble qu'à elle-même et la recette est spécialement créée pour cette herbe. Vous pouvez très bien faire du carrelet au romarin mais ce sera tout autre chose. L'hysope est magique, c'est la Bible qui le dit. Sur les poissons vous avez un peu de marge : le carrelet à la saveur marquée réagit très bien à l'hysope, mais d'autres poissons plats font l'affaire. Limande, limande sole, turbot, barbue. Pas la sole : trop sucrée. Du côté des poissons ronds, essayez avec le grondin gris.
Les poissons plats doivent être vidés par les ouïes sans être charcutés, grattés s'il y a lieu, ébarbés sans excès. Préchauffez le four à 150 °C. Beurrez très grassement un grand plat à four ou une plaque à rebord. Froissez une petite poignée de feuilles d'hysope fraîches dans vos mains et divisez-la en trois tiers : un pour parsemer le fond du plat, un pour placer à l'intérieur des poissons, et un tiers dont vous parsemez les poissons rangés dans le plat. Salez, poivrez, beurrez abondamment, ajoutez si vous voulez quelques fines tranches de citron et du vin blanc sec, et mettez au four pour 40 minutes. Arrosez toutes les 10 minutes avec le jus de cuisson. Servez avec la sauce à l'oseille ci-dessus.


Sombre ? C'est fait exprès. J'ai testé les couleurs du LX3 à la tombée du soir devant la colonnade de Perrault parce que j'aime les ambiances urbaines froides et hivernales. Ici, c'est encore mieux : une atmosphère à la Belphégor.

Néanmoins la luminosité de l'objectif (2.0) capte sur le vif les excellents sandwichs au homard qu'on servait hier à Spring Boutique avec une dégustation de champagnes Maillard.

Et ça, ça devrait plutôt être sur Ptipois' Wines, mais c'était un peu bref pour faire un post, et de toute façon vous lisez les deux (pas vrai ?). Hier, samedi 19 décembre, c'était le jour des champagnes. Après les sandwichs au homard et la visite sur l'invitation de Daniel Rose de son futur restaurant-bar à vins de la rue Bailleul (impressionnant chantier), autre dégustation de champagnes aux Caves Augé. Je me suis laissé séduire par un exceptionnel champagne Beaufort 2006, mais ce que vous voyez là, c'est ce qu'on appelle "un truc" — un truc de dingue. Comme tout ce que fait Anselme Selosse, car c'est de lui qu'il s'agit. "Il était une fois" (je cesse d'appliquer la règle typographique des vins, là ça devient trop compliqué pour moi) nous emmène dans le monde intermédiaire des rêves et des contes. Ce vin doux de liqueur version Champagne est confectionné en mutant du moût de raisin puis en le faisant reposer entre quinze et vingt ans dans des barriques remplies aux deux tiers, en plein air. L'effet produit à la dégustation est fidèlement évoqué sur l'étiquette du vin. Sensations en couches distinctes, la sucrosité, la légère oxydation (limitée par le mutage), l'acidité et le bouquet aromatique bien séparés mais ne nuisant pas à la belle unité de l'ensemble. Un vin pour fromage crémeux qui commence à puer très légèrement des pieds : saint-nectaire fermier tout d'abord, mais aussi morbier affiné, époisses et tous les grands bourguignons évolués sans exagération. N'espérez pas acheter cette merveille, Anselme Selosse réserve ça à la grande restauration. Na ! Comme le disait le chef sommelier du Bristol juste à côté de moi, "C'est bon pour nous, ça." Oui, pour sûr, c'est bon pour vous, ça.
Adresses
Spring Boutique, 52, rue de l'Arbre-Sec, Paris Ier. Tél. : 01 58 62 44 30.
Caves Augé, 116, bd Haussmann, Paris VIIIe. Tél. : 01 45 22 16 97.
22 avril 2009
Le premier qui touche à Beaubourg s'en prend une

Photo © Julot
À l'occasion de l'exposition sur le Grand Paris qui s'ouvre le 30 avril à la Cité de l'architecture et du patrimoine, un sondage du Figaroscope révèle les monuments dont les Parisiens, paraît-il, ont marre.
N'ayant pas été sondée à ce sujet, je décide ce matin d'interrompre le sommeil (réparateur ?) de ce blog dû à une trop forte charge professionnelle pour pousser une petite exclamation (plus classe qu'un coup de gueule) :
Le premier qui touche à Beaubourg s'en prend une.
Beaugrenelle : faites attention, y a des gens dedans. Il y a aussi un de mes éditeurs, accessoirement. Et ça reste tout de même, bien qu'assez moche, un témoignage de l'architecture champignonnière de semi-luxe des années 70. Je ne dis pas que ça devrait être classé, mais ça ne manque pas d'intérêt.
La Maison de Radio-France, vous n'y touchez pas non plus, c'est unique au monde. En revanche, les immeubles début 80s construits autour, dont les fenêtres ressemblent à des yeux dans le bouillon, vous pouvez bazarder à l'aise. La BNF, ça demande débat, mais j'aime les quatre tours (inspirées pour l'effet chromatique du Seagram Building de Manhattan) et l'escalier en bois de cèdre. J'aime bien aussi la pyramide du Louvre, et je soupçonne ses détracteurs de l'associer uniquement au pharaonisme mitterrandien (effectivement discutable) alors qu'il serait plus honnête de l'associer au grand Ieoh Ming Pei.
Sinon, les autres merdes (complexe financier de Bercy, Opéra-Bastille, tour Montparnasse, palais des Congrès, etc.), vous pouvez en faire tout ce que vous voulez.
28 novembre 2008
Le fruit est dans le verre (autre angle de vue)

Sur le blog de François-Régis Gaudry, vous trouverez des photos ressemblant beaucoup à celles-ci. Et pour cause : elles ont été prises au même endroit, le même soir, autour des mêmes verres et des mêmes convives, et avec des appareils très proches — ces petites merveilles que sont les compacts Lumix. Mettant de côté le fait que son appareil est mieux que le mien (il a le super-dernier modèle de la mort qui tue), vous remarquerez que c'est la même température de couleurs, la même façon de fixer les ambiances, de gérer le flou de bougé avec panache, et aussi la même granulosité du bruit qui donne un aspect velouté, transformant ainsi un défaut en qualité. L'optique Leica...

Voilà pourquoi ceci est plus un post d'ambiance qu'un post d'information. L'info, la liste des boutanches et leur description précise, ainsi que les commentaires appropriés, vous aurez tout cela sur Et toque ! — je voulais surtout évoquer la superbe luminosité que nous avions ce soir-là dans la petite salle d'étage de Racines. Dès l'entrée, j'ai constaté tout haut que nous étions dans un tableau des frères Le Nain. La photo ci-dessus donne une bonne idée de la grâce toute caravagesque de cette belle soirée.

(Yves Nespoulous me pique mon Lumix et donc hérite le copyright de cette photo.)

Mais ce n'est pas seulement à vos yeux que je dédie ce post, c'est aussi à vos oreilles. Parviendrai-je à vous faire entendre une conversation sans le son, uniquement à partir des images ? Peut-être. En effet, ce soir-là, entre Marc Sibard (des Caves Augé) et Sébastien Demorand, ça tchatchait dur et sec. Pendant ce temps, au fond de la salle, se passait tout autre chose : deux univers parallèles se frôlaient dans la pièce. Sébastien bouge, s'anime, parle avec ses mains. Le mouvement, la vivacité, l'expression captées par l'objectif me rappellent cette conversation et m'en restituent les voix. Comme le petit Konica Revio que j'ai longtemps utilisé et que j'utilise encore (le meilleur capteur numérique que j'aie jamais vu, même sur un reflex), le Lumix me paraît parfois beaucoup plus instrument de peinture que de photographie.




20 juillet 2007
Retour à Paris
Avec une dent cassée à couronner et une crise d'arthrite au genou (décidément...). Pour la dent, c'était dans un restaurant libanais, sur un bout d'os laissé dans un kefta. On comprendra que je ne donne pas l'adresse. Pendant les travaux de réparation, le blog continue.

J'ai découvert ce coin du square Saint-Médard que je n'avais guère exploré auparavant. Au fond, la façade de l'ancienne charcuterie Facchetti, rescapée d'un temps reculé, quand le bas de la rue Mouffetard était encore un marché populaire.

Le saviez-vous ? Il y a des noisettes dans le square Saint-Médard.

Il y a aussi des oursons bleus gare Saint-Lazare. Emprisonnés dans le sol de la salle des pas perdus, entre le bitume et le revêtement transparent, ils aimeraient appeler au secours mais ils en sont incapables. D'autant qu'ils ont été chopés la bouche pleine.

La preuve sur ce camion frigorifique de traiteur : ça y est, c'est fait, les verrines sont devenues beauf. Et la gastronomie moléculaire aussi, par la même occasion (voir l'éprouvette). Deux d'un coup.

Et dans la presse, les faits divers sont de plus en plus imaginatifs.
23 juin 2007
After la coqueluche
Ça commence à aller vraiment mieux. J'ai encore une petite quinte certains soirs, il ne faut pas que je rie trop fort et je dois me méfier du chili, mais dans l'ensemble la coqueluche est derrière moi. D'après mon acupuncteur miracle, il faudra encore deux semaines avant que la fatigue me quitte et que je retrouve tout mon souffle, mais enfin on n'en est plus au post du 18 mai.
Pour fêter ça je me suis payé un luxe, enfin un luxe au sens où je l'entends : une balade à travers les Tuileries mouillées (il y a eu quelques grosses averses aujourd'hui) vers 21 heures, quand le soir tombe lentement à travers de gros nuages. Comme j'aime la pluie et que je déteste la chaleur sèche parisienne, je trouve que ce mois de juin 2007 m'a gâtée.

Un réflex numérique, ça aide à relativiser les autres appareils qui ont pu nous passer entre les mains, et ça ne les annule pas forcément. Pendant vingt ans j'ai utilisé des réflex argentiques avec beaucoup de plaisir, et en 2002 je suis passée au compact numérique — un petit Konica Revio haut comme trois pommes à genoux, mais pourvu d'un capteur exceptionnel et dont j'ai déjà dû parler ici. Plus tard j'ai utilisé un bridge Konica-Minolta et encore plus tard un bridge Lumix capable de faire du format 16 X 9. Tout en essuyant les regards un peu condescendants de certains porteurs de réflex numériques. Maintenant que j'ai sauté le pas et que je me retrouve en possession d'un beau Nikon D80, je redécouvre mes vieux coucous qui semblaient faire grise mine auprès des appareils de pro.
J'ai compris plusieurs choses : 1. Qu'un réflex numérique est de maniement nettement plus compliqué qu'un réflex argentique ; 2. Que ce n'est pas la peine d'essayer d'utiliser mes vieux objectifs Nikon sur le nouveau boîtier : même si ça s'emboîte, les résultats ne sont pas à la hauteur, et l'allongement de focale n'est pas un effet désirable tant qu'on ne part pas en reportage aux 24 Heures du Mans. 3. Qu'il va me falloir du temps pour bien maîtriser cet appareil, et qu'à cet effet un petit stage ou deux ne seraient pas de trop. 4. L'argentique, c'est pas si mal finalement, surtout avec des Micro-Nikkor 55 et 105 macro. Tiens, je vais m'y remettre. 5. Loin de reléguer au grenier les compacts et bridges numériques qui l'ont précédé, ce D80 m'incite au contraire à les redécouvrir et à apprécier leurs qualités. Impossible en effet, avec ce gros machin, de prendre des vues immédiates, instinctives, saturées, brouillées et émouvantes comme je le fais avec un boîtier juste sorti de la poche, le petit Konica qui ne paie pas de mine et qui fait de plus belles photos nocturnes que moult appareils beaucoup plus sophistiqués. Quant au Lumix, eh bien, c'est une très bonne bécane, une optique Leica ce n'est tout de même pas rien, et le format 16 X 9 est génial. Ci-dessus et ci-dessous, deux images qui expliquent pourquoi je ne suis pas près de me débarrasser du petit Konica à deux balles, strictement introuvable aujourd'hui.

En me baladant vers la limite sud du jardin, le long de la muraille qui le sépare de la voie rapide, mon regard fut attiré par un massif de roses trémières, un peu inhabituel en ce lieu. Les Tuileries, on ne peut rien rêver de plus urbain. C'est un jardin à la française absolument pur, contraint, géométrique. La lumière y est superbe parce que les grandes étendues de sable clair reflètent les ciels. Il y a peu d'endroits à Paris où la splendeur des ciels parisiens soit si visible : c'est parce que ce jardin est plus minéral que végétal. Alors donc les roses trémières : de leur côté, il y avait comme un fouillis vert. Quelque chose qui n'allait pas dans le paysage. Et en effet, j'ai découvert, à ma grande stupeur, un jardin potager enclos, barrière grande ouverte. Il y poussait des tomates et surtout des herbes aromatiques en abondance. Romarin, menthe, thym, sarriette, lavande, et des espèces plus rares comme origan, marjolaine, pimprenelle et même un gros buisson d'hysope. J'ignorais que l'hysope poussât si bien en plein Paris ; sur mon balcon, je n'ai jamais réussi à la faire prospérer. Un verdier, à mon passage, prit son envol et se posa quelques mètres plus loin. Là, entre la voie Georges-Pompidou et la rue de Rivoli, j'avais l'impression de me trouver loin de tout, dans un jardin de la Brie profonde ou du Vexin.
Quittant l'enclos, j'ai repoussé la barrière que j'avais trouvée ouverte, comme si elle n'avait été ouverte que pour moi (ce qui est, bien entendu, une pensée absurde). Quelques pas plus loin, dans la partie civilisé du jardin, sur les pelouses rases et veloutées, une famille de canards dormait debout sous un petit charme, becs enfouis dans les plumes. L'air et le vent portaient une odeur de végétation fraîche et humide. Un merle s'égosillait sur un marronnier. Un grand oiseau traversa le ciel d'un vol lent et lourd, passa quelques mètres au-dessus de moi et alla se poser côté Rivoli. C'était un héron cendré. En plein Paris.
18 mai 2007
Before la coqueluche
Désolée d'avoir déserté ce blog pendant presque un mois ; une
mystérieuse maladie s'est abattue sur moi le soir même du premier tour
de l'élection présidentielle. Et depuis, je traverse une période très
pénible, avec des nuits sans sommeil. Elle n'a pas été diagnostiquée
dès le début, d'où une évolution difficile.
Avant cela, je menais
une vie normale. Je sortais dans Paris sans fatigue, sans quintes de
toux, sans afflux de chaleur au visage. Je me baladais par exemple à
Château-Rouge, où je photographiais des piments habaneros, qui sont une des choses que j'aime le plus au monde.

Il y en avait justement quelques sachets suspendus sur un très beau mur.


Et même un petit qui s'était échappé. En ce temps-là, si proche, et qui me paraît maintenant si lointain, les habaneros venus d'ailleurs couraient librement sur les trottoirs de Paris.
On n'avait pas encore reçu le coup de massue sur la tête, ce coup de
massue qui laisse hébétée, impuissante et déprimée la moitié de la
France ; et moi, je ne savais pas encore que j'avais la coqueluche. Je
croyais juste que c'était un gros rhume, un gros vilain rhume poilu.
Mais
comme justement ça faisait mine de devenir vilain, un soir, n'y tenant
plus, je me suis rendue aux urgences ORL à Lariboisière. C'était la
veille du 1er mai ; si le lendemain n'avait pas été férié, j'aurais
attendu de voir mon médecin traitant. Voulant en finir vite et éviter
une surinfection, je n'ai pas hésité.
J'ai attendu de minuit à 4
heures du matin, toussant et flageolant. Une dame âgée, accompagnée de
son ami et de sa fille, attendait depuis 19 heures. Une jeune
Sri-Lankaise toussait, comme moi, de manière très sonore, en chant de
coq, avec des reprises respiratoires difficiles. Je ne pensais pas
encore à la coqueluche.
Au bout d'un certain temps, l'attente n'a
plus d'importance. Le temps s'arrête. On se fiche d'avoir attendu trois
heures, et si l'on doit attendre jusqu'au jour, on attendra. Tout
plutôt que de sortir autour de la gare du Nord aux petites heures du
matin. Il y a deux personnes âgées affligées de saignements de nez
sévères. Il faut les mécher, les panser ; les pauvres, sans doute une
suite des fortes chaleurs que nous avons eues ces jours derniers.
C'est
peu avant 4 heures que je pénètre enfin dans le bureau de l'interne en
ORL. Une frêle jeune fille peu aimable qui me questionne à peine,
m'examine très peu, n'écoute pas mes poumons (je lui dis pourtant que
je tousse depuis une semaine sans pouvoir dormir la nuit), mais qui en
revanche prend un plaisir sadique à m'abaisser la langue de toutes ses
forces avec sa plaquette de bois. Deux fois elle me fait étouffer ; à
chaque fois elle a un petit sourire au coin du bec. Elle me dit "c'est
viral" et me fait illico une superbe ordonnance de sérum physiologique
pour me laver le nez. De toute évidence, elle se fout de ma gueule.
"Vous croyez que je suis venue ici et que j'ai attendu quatre heures en pleine nuit pour me faire prescrire du sérum phy ?
— Si je vous donne des antibiotiques, vous allez développer une résistance aux germes.
— Ne pas dormir pendant plusieurs nuits à cause d'une toux, ça ne vous dit rien ?"
Elle
ne m'écoute même pas. De toute évidence je l'embête beaucoup. Je la
prie de me donner une ordonnance digne de ce nom ; elle finit par
griffonner quelque chose à base d'amoxicilline au bas de son ordonnance
et me congédie — pas franchement d'un coup de pied dans le cul, mais le
cœur y est.
Eh bien, greluche de garde, j'ai le plaisir de
t'annoncer que tu as fait une belle erreur de diagnostic. Il y a une
coqueluche qui traîne depuis quelque temps, et le nouveau mode de
transmission de cette maladie très désagréable — et potentiellement
dangereuse pour les très jeunes — se fait par les adultes, vers les
jeunes enfants non vaccinés. C'est dire qu'il ne faut pas rigoler avec
ça. Et toi, si tu m'avais examinée correctement au lieu de faire ta
pétasse, j'aurais eu — au lieu de cette ordonnance pour rhume banal
arrachée à grand-peine — un traitement d'érythromycine qui aurait, sans
enrayer la maladie, au moins écourté la période de contagion.

Nous sommes le 18 mai et je tousse encore. Je pense toutefois être
entrée depuis quelques jours en période de convalescence. Jusqu'à la
nuit dernière, je redoutais la position couchée. Je ne m'endormais pas
avant 4 ou 5 heures du matin. Je ne me réveillais pas avant midi. Cela
me niquait totalement mes journées. Cette nuit j'ai tout de même pu
dormir à 3 heures, m'éveiller à 11 heures. Il y a un net progrès. On va
donc, cahin-caha, recommencer à vivre. Et pour quel avenir ?
Cet
entre-deux-tours a été celui de la crainte, des faux espoirs, de la
préparation au découragement. Et maintenant, après le coup de merlin,
c'est la torpeur. Nous sommes tellement sonnés que plus personne ne
moufte. Les seules voix qu'on entend sont celles des imbéciles
arrogants qui ne perdent pas une occasion de rappeler qu'ils ont le
triomphe modeste, d'une presse ahurissante de collaborationnisme
courtisan (je propose qu'on rebaptise Le Monde — La Pravda, en voilà un bon titre !), d'une moitié de la France qui s'apprête à saigner l'autre, de toute une
culture plurimillénaire qui, pour une des rares fois de son histoire,
opte pour la négation d'elle-même. Plus rien ne sera jamais comme avant.

Mais ne cédons pas au cafard. Bientôt, quand j'irai mieux, nous retournerons à Love Apple Farm. C'est promis. Il reste des légumes à récolter.
10 avril 2007
Passage du Prado
Un des quartiers les plus passionnants de Paris s'étend entre la gare de l'Est et les Grands Boulevards. Il n'a pas beaucoup changé au fil des années, je trouve même qu'il s'améliore. Différentes communautés se le partagent : kurde, turque, maghrébine, indo-pakistanaise, chinoise, et quelques pas plus à l'est (boulevard de Sébastopol), afro-antillaise, avec salons de tressage, vente en demi-gros de produits capillaires et un des rares restaurants sichuanais de Paris. La rue du Château-d'Eau a encore ses magasins yougoslaves, présents depuis des générations, et rue du Faubourg-Saint-Denis se trouve une des épiceries fines (Ronalba) les plus intéressantes et les moins chères de la capitale. Ne cherchez pas plus loin pour le vin cotnari grasa de Roumanie, produit depuis le XIVe siècle, le vinaigre balsamique à prix raisonnable, le vrai paprika de Hongrie sans tralala ou les piments d'Espelette frais en saison. Mais passons sur ces considérations foodie, bien sûr on ne va pas tarder à y revenir. Nous avons pour l'instant à causer architecture.

Dans ce quartier, depuis bien longtemps, les murs parlent. Affiches politiques kurdes, annonces de concerts turcs ou africains… Hier j'ai constaté l'existence de deux magasins de musique kurdes, témoignant d'une implantation sereine : quand on peut se concentrer sur la musique, c'est que le moral ne va pas trop mal.
"Oui, mais au fait, tu connais le passage du Prado ?
— Non."
Quelle
chance, je vais pouvoir faire connaître cette merveille à quelqu'un !
Et ce avec l'assurance d'un effet de surprise d'autant plus vif que, de
l'extérieur, ce passage n'a l'air de rien. Oui, à proprement parler :
de rien. Mais une fois à l'intérieur, c'est la claque.

Ce somptueux passage art-déco abrite des pizzerias et des salons de café turcs, des magasins de DVD indiens, des gargotes-pâtisseries pakistanaises, des barbiers, des salons de coiffure dont un indien avec un énorme portrait de Sharukh Khan au-dessus de la façade, et même un restaurant mauricien qui n'a pas l'air mal et qu'il faudra essayer un jour. Bref, le passage est à lui tout seul un résumé du quartier, sous une splendide verrière totalement cradingue, ornée d'étonnants panneaux décoratifs en verre transparent enchâssé dans des moulures 25. Toute l'année, à toute heure, de tout temps, la lumière est superbe malgré la couche de crasse qui recouvre les éléments plafonniers. Ou peut-être y contribue-t-elle ?

Constat : on va passage du Prado manger une plâtrée de riz et un curry de pois chiches accompagnés d'un chatni vert fluo, se faire faire une coupe bien à ras, refaire le plein en DVD de comédies musicales indiennes (hier, 3 pour 10 euros, toutes avec Sharukh Khan bien entendu), grignoter un lahmacun, discuter le coup en égrenant son chapelet oriental, faire une partie de trictrac devant un café turc, mais on s'y promène rarement. Et pas l'ombre d'un touriste, évidemment. Qualifiez-le de crade, dites-le louche ou glauque si vous voulez, le passage du Prado est une mine d'or, un trésor artistique et social, un écosystème délicat, et je vous serais reconnaissante de ne pas me le bousiller en y débarquant en délégation pour vérifier si ce que je dis est vrai. Soyez discrets. Venez seul ou à deux. Ne troublez pas l'équilibre fragile de ce lieu encore préservé.

Oui, pour combien de temps encore je ne sais pas, mais ça fait déjà une paye que ça dure et j'aimerais bien que ça dure encore un peu. C'est à ma connaissance le seul passage de Paris, à ce niveau de beauté architecturale, qui n'ait pas encore été cureté, vidé, gratté, écaillé, aseptisé, blanchi, embourgeoisé et converti en galerie marchande pour rupins. Ah, c'est sûr, un coup de plumeau sur les verrières ne ferait pas de mal. Mais n'en faites pas trop, s'il vous plaît. Ne me tuez pas mon passage, ne me le gentrifyez pas, n'en chassez pas les pizzaiolos turcs ni les barbiers indiens, n'y installez pas de boutique Jean-Paul Gaultier, de rédaction de magazines fashion, de boutique Annick Goutal qui sent la poule de luxe, de comptoirs de design thaïlandais. Non que j'aie rien contre ces choses, je vous l'assure, mais laissez-nous au moins celui-ci. Passez-y un coup de chiffon si vous voulez, mais ne nous le changez pas, par pitié.

Sans compter que si le caudillo des Hauts-de-Seine est malencontreusement élu, je pense que le passage aura du souci à se faire (il ne sera d'ailleurs pas seul). Le karcher n'est pas loin. Comme tout le monde, je subis le matraquage lancinant des sondages, et bien que je tienne le coup depuis aussi longtemps que vous, je commence à faiblir. Je sais bien ce que valent les sondages, surtout avec Sarko chef des RG il y a encore peu de temps (et je ne suis pas du tout certaine que son départ y change quoi que ce soit), mais à force de résister intérieurement je me sens à présent proche du craquage. Vivement que cette campagne soit finie, bien qu'à la vérité je redoute de plus en plus cette échéance.

Il ne sert à rien de ruminer de tristes pensées, mais il faut dire que ces temps-ci, entre le crâne de piaf texan qui se prépare à bombarder l'Iran et le fait que personne sans doute ne parviendra à l'en empêcher, ça craint. Heureusement, une petite assiette de pilau sucré, non commandée, arrive sur notre table à la fin de notre repas dans la gargote pakistanaise. Un cadeau. Tout le monde dans le restaurant a la sienne. Multicolore, savoureux, imprégné de ghee et d'une bonne odeur de cardamome, ce petit plat ressemble à un discret encouragement à ne pas perdre l'espoir.
25 mars 2007
Réponse de Paris à New York à propos de la photo précédente

Je peux en faire autant.
18 février 2007
Bonne année du Cochon de feu !

Au revoir l'année du Chien !

Bonjour l'année du Cochon !
Vous avez reconnu sur cette image le style inimitable de la pâtisserie festive asiatique. Sachez aussi que dans cette pâtisserie de l'avenue de Choisy, vous trouverez de délicieux chaussons feuilletés au porc laqué, des pâtés au porc et à l'oignon, des malako (génoises légères cuite à la vapeur selon une recette malaise, d'où leur nom) de toutes les couleurs et à tous les parfums (oui, aussi au durian)...

Et des dan ta (tartelettes feuilletées aux œufs, un héritage portugais légué à la Chine du Sud par l'intermédiaire de Macao) remarquablement légers et savoureux.

Ce dimanche, nous sommes allés faire un tour dans le XIIIe en fête dans l'espoir (naïf) d'y manger un morceau. Nous y sommes arrivés à grand-peine, tous les restaurants (les bons et les moins bons) avaient leur file d'attente.

Les groupes de danse du lion sont à tous les coins de rue, chaque année la fête s'organise un peu mieux.

Tout le monde aime ça, et ça fait sourire les petits éléphants thaïlandais.

Terminons sur ce bel exemple de pop-culture vietnamienne gros calibre.
03 février 2007
Le saviez-vous ?
1. À la fin de l'été dernier, dans le square de Cluny, un arbre était devenu incontrôlable. Il balançait stupidement ses branches au ras du sol et fauchait les petits enfants qui n'aspiraient qu'à jouer au tourniquet ou à la cage à singes. Il fallut fermer le square au public. Finalement, après quelques bonnes piqûres de sédatifs, les choses sont rentrées dans l'ordre et l'écriteau a disparu. Sujet de méditation : les plantes aussi.

2. Il y a dans le XIIe arrondissement une boulangerie qui, comme beaucoup d'autres, propose des sandwichs. On peut observer ici un remarquable effort de communication : de véritables sandwichs à partir de produits frais (et non des répliques en plastique coloré d'une ressemblance frappante, comme on en voit dans les vitrines des restaurants japonais) servent à informer le client sur la marchandise. Le problème, c'est la tête qu'ils ont après être restés plusieurs heures à l'air libre. Sujet de méditation : quand l'honnêteté absolue dans la communication devient contre-productive.

3. Entre novembre et mars, il ne faut jamais s'asseoir en terrasse d'un restaurant italien de Paris, dans l'intention de manger un délicieux plat de pâtes, sans s'être d'abord assuré qu'il y a bien une marquise ou toute autre protection sérieuse au-dessus de votre table. Un passage de truffes sauvages (Tuber melanosporum var. flapflapus) en surplomb de votre assiette pourrait la gâcher irrémédiablement. Sujet de méditation : regardez, un instant d'inattention, et voilà le travail.

4. Une école primaire parisienne éduquant de nombreux enfants de personnalités politiques et médiatiques, soucieuse de sa tranquillité, a trouvé le moyen idéal pour décourager les inscriptions de prolos. Sujet de méditation : je ne sais pas très bien mais ça doit avoir un rapport avec la communication.

5. Cette photo le prouve : la nouvelle sex bomb d'Hollywood n'a strictement rien dans le slip. Sujet de méditation : deux jours de stage Photoshop, c'est nettement insuffisant, même pour la presse à blaireaux.

6. Et en guest-star, Prosty, l'ami des enfants ! Pour l'adresse, nous contacter en privé.

(Sous le titre "Aventures de la communication dans le monde moderne, avec aparté sur les vols de discomycètes", ce qui précède a fait l'objet d'une conférence avec projections à la mairie de Zouzou-les-Palourdes (Seine-Maritime).)