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garanti sans feuille de menthe

18 février 2007

Lire Albert Thibaudet

thibaudet

« [...] le romancier authentique crée ses personnages avec les directions infinies de sa vie possible, le romancier factice les crée avec la ligne unique de sa vie réelle. Le vrai roman est comme une autobiographie du possible, la biographie par Sextus Tarquin de tous ces Sextus Tarquins que, dans l'apologue qui termine la Théodicée de Leibnitz, la divinité montre à Sextus peuplant à l'infini l'infinité des mondes possibles. Il semble que certains hommes, les créateurs de vie, apportent la conscience de ces existences possibles dans l'existence réelle. S'ils prennent pour sujet de leur œuvre cette existence réelle, elle se réduit en cendre, elle devient fantôme, sous la main qui la touche. Elle a eu sa vie, elle n'a pas droit à une autre. Le génie du roman fait vivre le possible, il ne fait pas revivre le réel. De chaque coulée, il exige qu'elle soit de source, et vierge. »

Albert Thibaudet, « Réflexions sur le roman », 1er août 1912.

Il faut lire Albert Thibaudet, critique de la NRF de 1912 à 1936, ne serait-ce que pour remettre à l'heure certaines pendules contemporaines. Ce sera bientôt possible. Je reviendrai là-dessus.


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02 septembre 2006

La rentrée : longue vie à "Cantines" !

La rentrée est toujours une époque un peu bizarre, faite de douches écossaises et d'événements prometteurs. Cette année, elle commence fort avec la sortie de Cantines.

Cantines


Cantines est né de l'idée commune des Fooding boys Sébastien Demorand (ex-Zurban) et Emmanuel Rubin (Le Figaroscope, L'Optimum, etc.) : les cantines, lieux de mémoire, lieux d'apprentissage du goût (pour le pire mais aussi pour le meilleur, soit par aubaine, soit par comparaison), lieux d'apprentissage de la vie conviviale : première vraie occasion de manger ensemble ailleurs qu'en famille. Un certain nombre de plats emblématiques de la cantine ont été choisis, chacun faisant l'objet d'une interprétation par un chef et d'un texte de souvenirs par un écrivain/journaliste. En tout une petite soixantaine de recettes cultes, de l'aile de raie aux épinards à la saucisse-purée, en passant par le ménélik aux origines mystérieuses. Sébastien et Emmanuel ont assuré une partie de la rédaction. L'excellent Jérôme Bryon s'est chargé des photos, Karel Balas du design graphique. Je me suis occupée du stylisme (ou, dans ce cas précis, de l'antistylisme), ainsi que de quelques recettes et textes. Agnès Viénot et la Librairie académique Perrin ont été les éditeurs de ce projet dont le déroulement a été, du début à la fin, un grand bain d'euphorie, plein de jeux et de ris, d'esprit à la fois potache et rigoureux, de kebabs-frites, de Formica, de saucisses dans le verre d'eau Duralex et de Playmobil plantés dans la purée (croyez-moi, j'ai fait beaucoup de purée Mousline pour ce livre).
Le moins qu'on puisse dire est que Cantines apporte un ton nouveau et inédit dans le monde un peu conventionnel du livre de cuisine, et nous pouvons chaleureusement remercier Agnès Viénot et Perrin de nous avoir fait confiance, car tout le monde n'aurait pas donné le feu vert à ce projet légèrement déjanté.
C'est cette aventure que j'ai indirectement relatée dans mes posts du 21 juin et du 15 février. Si vous achetez le livre, vous saurez enfin tout sur Action Man et ses tomates farcies.
Nous aimions le titre prévu à l'origine : Zéro de cuisine. Cantines a été finalement préféré. Longue vie à Cantines !
Clotilde, du blog "Chocolate and Zucchini", auteur d'un des textes (la glace bigoût), a déjà assuré sa part de la promo.

Cantines2

Photo historique retrouvée dans les nombreux tiroirs de mes différents numériques : notre éditrice dans le bureau du DA, peu avant le bon à tirer (le titre définitif n'était pas encore fixé).

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08 mai 2006

Vous écrivez ? Vraiment ?

Vous écrivez ? Ou tout du moins, vous aimeriez ? Vous essayez ? Vous en rêvez ?
Êtes-vous de ceux qui vénèrent l'écriture et ceux qui la maîtrisent ? C'est très français, de vénérer ceux qui écrivent. Plus, en fait, que de respecter (je ne dis pas vénérer) l'écriture. En tout cas l'écriture vous intéresse. D'accord.

mcsw

Si ça se trouve (sans vouloir faire insulte aux lecteurs fidèles de mon blog, que je sais au-dessus de ça), vous êtes un de ces wannabe romanciers qui, rêvant d'être "publiés" et estimant que leur vie n'aura aucun sens tant qu'ils ne verront pas leur nom imprimé en corps 14, alignent les tentatives d'autofiction, les manifestes éjaculatoires, noircissent des pages de blogs sur Hautetfort, considèrent feu Philippe Muray comme "un esprit libre", lancent des revues d'extrême droite (sans l'admettre), n'en finissent pas de remâcher leurs Céline, Bloy, ou dans le pire des cas leur Rebatet, infestent les forums littéraires de leur morne bile réactionnaire, ou se rêvent volontiers dans la peau du prochain Drieu La Rochelle. Mais bien qu'ils soient persuadés que leur prose léchée "a de la gueule", leurs interminables resucées de références non digérées distillent un ennui infernal. Alors si vous êtes ça, allez faire un tour ici (je sais, c'est en anglais. Eh bien apprenez l'anglais.). Faites les exercices et revenez, qu'on en recause.

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03 novembre 2005

Prix littéraires : champagne !

Houellebecq n'a pas eu le Goncourt.

molerat
Michel se venge sur un petit four.

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25 juillet 2005

« Lord, you gave me nothing, and you took it all away. »

Je ne suis pas vraiment guérie, peut-être en début de cicatrisation. Mais j'applique un principe qui m'a toujours réussi : quand le cœur a mal, il faut s'occuper des plantes. Elles vous le rendent bien.
À chacun de mon séjour au Jardin des Sens, je suis toujours ravie par la senteur d'une plante qui y pousse, sur le chemin de la piscine : c'est un buisson de rue, Ruta graveolens, extraordinaire quand le soleil le chauffe. C'est très odorant, un peu trop pour certains, même. Chef J. déteste cette odeur. Moi, je l'adore. En tant qu'herbe condimentaire, elle figurait en bonne place dans la cuisine de la Rome antique, au côté du garum (saumure de poisson semblable au nam pla des Thaïlandais), de la livèche (pas mal costaude aussi), du silphium (plante disparue dont l'équivalent le plus crédible serait l'asa fetida (hing) des Indiens, faut-il vous faire un dessin ?). Un jour je l'utiliserai en cuisine. Mais encore faut-il en trouver.

J'ai remarqué, entre les dalles de l'allée du Jardin, deux petits plants de rue qui cherchaient à se frayer un chemin. Ça pousse comme du chiendent et c'est robuste. J'ai tiré délicatement sur ces plantules, et les racines sont venues très facilement. J'ai donc désherbé gracieusement un Relais et Châteaux, et par la même occasion j'ai acquis deux plants de rue. Je les ai mis dans un verre d'eau en attendant mon départ. Leur joli feuillage bleu-vert s'en est trouvé ravivé. Au moment de partir, j'ai utilisé la méthode chef : enroulage délicat dans un Kleenex mouillé, puis dans un film étirable. Elles ont bien supporté le voyage et les voici, devant la fenêtre de ma cuisine.

rue

Pendant que nous sommes au chapitre des plantes, je reviens sur les étranges pousses subspontanées qui étaient apparues dans ma jardinière en avril. Je suis un peu plus éclairée sur leur nature, mais il a fallu le temps. Ce ne sont pas des chilli peppers, mais des Mirabilis jalapa, autrement dit des belles-de-nuit. Des fleurs que j'adore, mais je me demande comment leurs graines ont bien pu atterrir chez moi. Ce doit être ce qu'on appelle un mystère de Paris.

bellesdenuit

Musique du jour : Paddy McAloon, I Trawl the Megahertz, un disque splendide, alliant les finesses de Prefab Sprout à des arrangements orchestraux à la Stephen Sondheim. À écouter impérativement. Le titre de ce jour est tiré de la première chanson.

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29 mars 2005

Une scène de Million Dollar Baby

À peu près au tiers de la projection de Million Dollar Baby, ce soir, une curieuse pensée m’est venue. J’ai découvert que j’aimais les films de Clint Eastwood et les romans de Giono (période post-incarcération) pour les mêmes raisons : leur crudité, leur concision, leur émotivité contenue, la soif démesurée d’indépendance et de solitude qu’ils expriment. Chez l’un comme chez l’autre, le propos est sec, gratté jusqu’à l’os. Le sentiment, aussi loin que possible du sentimentalisme, reçoit le plus bel hommage qu’on puisse lui faire : celui de la nudité, du silence, de la pudeur. Pourtant, une volubilité baroque peut parfois s’élever dans les pages de l’écrivain italo-provençal ; mais c’est presque de la parodie, le romancier bavarde pour mieux ridiculiser le bavardage, et à aucun moment il ne laisse oublier la sécheresse de l’armature. Eastwood concilie, lui aussi, des valeurs réputées incompatibles : son style brut et dépouillé sert de support à un traitement de l’émotion si simple et si direct qu’il touche à l’indécence. Mais c’est l’indécence des enfants et des saints, le contraire de l’obscénité. C’est le regard qui darde toujours droit dans les yeux et que les nôtres ont du mal à soutenir. C’est la contemplation sans concession du sens de notre vie, contemplation qui n’est pas à la mode. Et, chez le romancier comme chez le cinéaste, l’absence totale de poésie, le refus du poétisme, du joli, du bien tourné, produisent la seule poésie qui soit digne de ce nom.
Cette pensée m’est venue avant que je sache pourquoi, mais la suite me l’a fait comprendre. Il y a une scène dans ce film qui n’est pas la scène finale mais qui est très proche de la fin. C’est bien entendu une scène clé, mais je ne vais pas vous la dévoiler. Il me suffit simplement de dire que rien dans sa description, de quelque façon qu’on la tourne, ne l’apparente à une scène d’amour ; mais c’est une grande scène d’amour, peut-être la première vue au cinéma depuis des années. Elle contient l’élément essentiel : le pouvoir de dépasser l’amour pour nous emmener vers la face cachée des choses. Or il y a une scène semblable, plutôt un passage, dans Le Hussard sur le toit de Giono. Non pas dans le film, le pudding qualité française de Rappeneau, pour lequel il a été rajouté un répugnant happy end à la Disney, mais dans le roman lui-même. Ce passage, comme la scène de Million Dollar Baby, n’est pas tout à fait final mais il est très proche de la fin. Il n’a rien à voir avec une scène d’amour ni de sexe ; il ne pourrait pas en être plus éloigné, par ses circonstances, son contexte, ses caractéristiques. Et pourtant c’est une des scènes d’amour majeures de la littérature du XXe siècle. C’est à de pareils résultats qu’on arrive quand on déteste la poésie ; je suis d’avis qu’en règle générale il est bon de détester la poésie.

Je n’en dis pas plus ; je vous invite à voir ce film tout en zones d’ombre d’où sortent par moments des visages sculptés, ciselés, graves. La peinture hollandaise n’est pas une analogie facile à appliquer, et pourtant on pense à Vermeer pour l’éclairage et les couleurs (les bleus, les chairs) ainsi qu’à Rembrandt pour ce bain de douleur, de compassion, d’amour et de résignation qui recouvre l'histoire comme une nuit calme.
Les anglophones pourront découvrir de nombreuses critiques sur le site Rotten Tomatoes. Je vous conseille entre tous l’article juste et sensible de Roger Ebert (Chicago Sun-Times).

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