05 juillet 2007
Ptipois à Aurillac

Juste un mot en faisant mes bagages : ce week-end je suis conviée aux Européennes du goût, festival gastronomique et culturel qui s'ouvrira dès demain à Aurillac. N'ayant pas le temps de vous en dire très long, je me contente de vous donner les liens vers le site et vers le blog du festival, sur lequel vous pouvez déjà admirer notre ami Éric Roux, Auvergnat militant et gastronome, portant un tablier qui lui sied à ravir.
Bien entendu, je promets de surmonter ma paresse chronique de ces derniers temps pour vous donner ici un rapport fidèle.
17 mars 2007
Tempête de neige sur New York
On ne peut pas me reprocher d'avoir apporté ce temps de Californie avec moi. Les réflexions stupides du genre "vous nous avez apporté la neige" ne risquent pas de fuser. Voici encore quelques jours, je grillais dans les collines de Santa Cruz sous un soleil estival. Hier, à Manhattan, un air mi-figue-mi-raisin se chargeait par moments de bouffées glaciales, et je me suis surprise à penser : "C'est mauvais signe", comme il y a plus de vingt ans, lorsque je vivais ici. À ce moment j'ai commencé à comprendre une chose étonnante : on ne perd jamais les habitudes prises à New York. Elles restent incrustées dans les tripes.

J'étais alors à Chinatown, et déjà l'Empire State grattait le ciel d'un air soucieux.

C'était une simple promenade de foodie, avec soupirs de nostalgie devant les nombreuses variétés de crevettes.

Petit pas de danse des crabes éventrés, suspendus telles des marionnettes.

Mott Street. Dans les vitrines, les poulets de Hainan adorent regarder passer les gens.

Tandis que les poules d'Agent Provocateur ont beau jeu d'être dénudées, bien au chaud dans leur boutique. C'est dehors que le froid se prépare à frapper. Et ça va faire mal (Johnny).


Le soir tombe, l'air bleuit et fraîchit décidément. Cette nuit, patatras, le ciel va se déchirer et l'espèce de glace pulvérisée qu'on appelle slate (pas vraiment d'équivalent en français, mais aussi ça ne tombe jamais en France) va couvrir la ville, dès le lendemain matin, d'un voile léger.

Alors d'abord on essaie de se rassurer, on se dit que c'est pas de la vraie neige, la vraie neige c'est des jolis flocons tout légers qui dansent, pas cette grêle passée au mixeur. Ça ne va pas durer.

Tiens, je t'en fiche ! Bientôt on en est là. Je me souviens qu'autrefois je contemplais par la fenêtre, de mon appartement surchauffé (comme toujours ici), la neige portée par le vent, courant presque à l'horizontale. Et ça, ce n'est rien du tout. Chaque angle de trottoir se transforme en lac de réservoir débordant de ce mélange caractéristiquement new-yorkais de neige, d'eau et de boue qui a précisément la consistance d'un granité et qu'on appelle slush ou slosh ou sludge. Une calamité qui rend chaque traversée de rue très périlleuse. J'avais oublié qu'ici, on faisait les giboulées de mars sur ce modèle.

Les concierges s'arment de leurs outils de nettoyage, les
chasse-neige de trottoir entrent en exercice. 42e rue et Bryant Park :
les passants trouvent refuge sous l'abri des échafaudages.
Il faut
rendre grâces aux New-Yorkais de ne pas se transformer en mauviettes dès
qu'il tombe un flocon de neige. La neige, ici, on connaît, on fait
avec. Les voitures continuent de circuler, quoique avec précaution. Les
marcheurs continuent de marcher, pataugeant jusqu'aux chevilles dans le
sorbet à la boue urbaine.

La neige à New York rend la ville encore plus belle. Elle la rend monochrome, en noir et blanc, comme un vieux film.

Et c'est encore plus beau quand le soir, avec le bleu, fait revenir la couleur.
08 mars 2007
Où suis-je ?

Encore en Chine ?

Sur la côte sud de l'Angleterre ?

En Thaïlande, où les citrons makrut et leurs feuilles sont à portée de main ?

Au pays des Schtroumpfs ?

Ou dans un film de Tim Burton ?

Mais non, je suis au Japon, au pays des yakuza trancheurs de pain.

Oui oui, c'est cela, ça doit être le Japon.

Ah mais non, je suis encore en France, cette baguette en fait foi.

Vous séchez, hein ?

Un petit indice ?

Je ne suis pas à Miami Beach.

On vend des bikinis spéciaux pour la fête des Morts (mais je ne suis pas au Mexique).

Je suis là où est cet oiseau.

Vous ne voyez toujours pas ?
À la prochaine !
26 décembre 2006
La chasse aux menhirs
Quand je suis en Bretagne, j'adore aller chasser le menhir. Ça fait voir de la campagne, ça promet des découvertes fascinantes, et le gibier ne prend pas ses jambes à son cou pour nous échapper.

Nous sommes parties en début d'après-midi, en ce jour glacial et brouillasseux. La chasse aux menhirs, c'est beau par tous les temps. La Bretagne, de toute façon, c'est beau par tous les temps.

Jugez : les arbres dénudés se tiennent majestueusement plantés dans leurs talus de bocage, et sur la terre doucement vallonnée, les petites céréales commencent à lever. Les branches se perdent dans l'horizon brumeux. Le temps sature les couleurs.

Et n'est-elle pas belle, cette rangée de jeunes cerisiers en bord de champ ? Au moment où je la découvre, la brume prend un éclat qu'on ne voit qu'en Bretagne, une intention de luminosité : non, le temps ne se lève pas, mais il y a pensé un instant, et cette pensée fugitive semble imprégner l'atmosphère. La brume s'éclaire comme un visage qui sourit des yeux sans sourire des lèvres.

Le menhir (ou dolmen, ou allée couverte, etc.) convoité peut se trouver n'importe où : en bord de route, dans un jardin privé, à proximité d'une chapelle, en plein champ. La plupart du temps il faut le mériter. Beaucoup vivent leur vie heureusement préservée bien à l'écart dans la campagne, au bout d'un chemin creux qui réserve des visions végétales admirables.

Ils reposent au fin fond des champs, respectés, laissés en paix,
rarement visités, et parfois tenus secrets. Ils vivent tranquillement
leur méditation plurimillénaire et rendent grâces en silence d'avoir
été préservés si longtemps. Ils sentent autour d'eux le cycle des
saisons ; ils entendent les bourgeons éclater, les fleurs s'épanouir,
l'herbe s'épaissir ; ils savent quand l'humide succède au sec, le froid
au chaud, l'odeur d'humus à l'odeur de verdure. Leurs grosses pierres
sont traversées d'un bourdonnement presque imperceptible que l'on
entend hiver comme été : la musique de la terre, de l''éternité, la
mystique du printemps perpétuel. La nature change sans arrêt autour
d'eux, mais eux changent peu d'aspect, car seuls le lierre, la mousse,
le lichen et la ronce les revêtent. Certains mégalithes — et non les
moins spectaculaires —, bien que peu éloignés d'une route, semblent
protégés par un charme : ceux qui les connaissent en parlent peu, ceux
qui pourraient les visiter les connaissent rarement, et sans doute
aussi ceux qui aimeraient les connaître mieux savent si peu de chose à
leur sujet qu'ils préfèrent ne pas l'aborder. C'est ainsi que ces
poèmes de rocher restent en place, à la fois attentifs et neutres ; ils
ne vous attendent pas mais ils vous accueillent quand vous les avez
trouvés. Toute la gravité de la nature les entoure et ils en sont le
point névralgique, le vortex, la concentration extrême.
Nous
découvrons donc l'allée couverte au bout d'un chemin discret. Elle a
souffert ; certaines de ses dalles ont servi, non loin de là, à
soutenir un muret. Elle est très longue, vous n'en apercevez ici qu'une
extrémité. Le reste est envahi par les broussailles. Les soubassements
tout proches d'une construction en pierre sèche laissent deviner qu'il
y aurait eu ici, peut-être, une chapelle.

Personne ne vient ici. Nous sommes seules. Un petit animal, à la racine des pierres levées, a laissé la moitié de la châtaigne qu'il a grignotée.

À quelques kilomètres, plus près de la route, celui-ci, dans un champ de maïs. Cette fois, c'est un dolmen, c'est-à-dire une allée couverte en forme de table. On nous le signale gentiment par une pancarte (comme si on pouvait le rater).

Il est beau, hein ? Ici, vu côté nord. Il y a en fait deux dolmens, dont les chambres ouvrent à l'ouest.
(Edit après recherche de documentation : à propos de ce monument mégalithique, appelé allée couverte de Coat-Luzuen ou de Roussica, une notice explique qu'à l'origine il y avait une seule allée couverte d'un seul tenant, et qu'à la suite de la perte d'un élément central la chose se présenterait désormais sous la forme de deux dolmens. Je suis sceptique, car chaque élément semble autonome, avec dalle de fermeture côté est, et la conformation des dalles de couverture n'indique pas que celles-ci aient été autrefois en ligne continue. Et puis, clairement, les deux parties exhalent des ondes de température très différentes. Il faudrait, pour cadrer avec la notice, que le monument ait été complètement remanié. Mais bon, je dis ça je dis rien ; c'est pas moi l'archéologue.)

Côté sud. On distingue bien la planité de la dalle de couverture, ainsi que la chambre spacieuse. Trois ou quatre personnes y tiennent à l'aise. Un petit banc de pierre est placé au fond.

Je prends cette photo alors que nous prenons le thé sous le dolmen (Anne a apporté un petit panier et une Thermos).

Changement de décor, mais toujours temps froid et brouillasseux : après quelques heures de chasse au menhir, nous avons envie de nous réacclimater doucement à la civilisation. La journée se termine donc dans la ville close de Concarneau. Pour l'atteindre, nous bravons les flots de la rade à bord du bac, Le Gouverneur. Deux minutes de traversée. Heureusement, nous avons le pied marin.

13 décembre 2006
Handicap
Rentrée depuis lundi matin, j'ai un mal fou à retrouver le plancher
des vaches. Pourtant ce n'est pas la première fois que je pars si loin,
et notamment en Chine. Mais cette fois il y a quelque chose qui
n'arrive pas à passer.
Problème : une revue culinaire à qui j'ai
livré un article il y a quelques semaines me demande trois cents signes
maximum pour me présenter. Et là, trou noir. Stupéfaction : j'ai le sentiment de revenir de si loin que je ne
sais plus qui je suis.
Help !

Qui suis-je ? Un petit canard qui a très envie de dormir, voilà, ça doit être ça.
10 décembre 2006
Mong Kok, Hong Kong
Une bonne nuit de sommeil dans un lit queen size et un petit chat avec Pim
(dont vous devez aller voir le dernier post sur les choux-raves, ces légumes venus du paradis) ont changé mon regard sur la situation. Rester échouée deux jours à
Hong Kong, ce n'est certainement pas la pire chose qui pouvait m'arriver.
Alors
j'ai gardé la chambre une nuit de plus, j'ai annulé mon billet Air
France, confirmé mon vol Cathay Pacific, et je suis allée me promener.
On m'avait conseillé de faire un tour à Mong Kok, et c'est donc là que
je suis allée.
Ç'aurait vraiment été dommage de ne pas voir ça.



Les Trois Grâces : version salon de massage thaïlandais.

Les Trois Grâces : version foodie.



Pharmacopée chinoise, le retour.

Un jus de fruit sur la terrasse d'un shopping mall. Sur la terrasse d'en face, un canon crachote de la neige artificielle et tous les serveurs portent des chapeaux rouges à pompon blanc. Il sera dit que nulle part au monde vous n'échapperez à l'esprit de Noël (ka-ching!). Oui, même en Chine pop, j'ai vu des pompons.
09 décembre 2006
L'homme à la bague de jade
Hier après-midi, à un feu rouge, à bord du taxi qui m'emmenait vers la gare de Guangzhou-Est, mon regard fut attiré par la main d'un homme reposant sur la portière de sa Pajero. Il portait à l'annulaire une bague magnifique. Je crus d'abord à une émeraude, puis je me dis que ce devait être un jade.

Il m'arrive de ces trucs avec les avions. L'année dernière j'étais restée en rade à Helsinki à cause d'un retard de Finnair. Hier matin, en faisant mes valises, j'avais un curieux sentiment dans les tripes. Quelque chose qui n'allait pas, un nuage noir. Alors j'ai été doublement, triplement vigilante sur tous les détails : argent, cartes de crédit, passeport, enregistrement en ligne, e-ticket, etc. Ma carte Visa va-t-elle passer au check-out de l'hôtel ? Mais oui, elle passe. Je rejoins mes amis chez eux, puis nous allons au marché au thé, histoire de rapporter quelques feuilles rares à Paris.

Derniers dumplings du Fujian, au marché au thé de Guangzhou.

Le plus grand marché au thé de Chine et par conséquent du monde.
Plus de trois mille boutiques, et il ne cesse de s'étendre. Pour notre
part, nous nous y sommes attardés, et c'est comme ça que j'ai raté le
train de 16 h 55 pour Hong Kong.
Qu'à cela ne tienne, je prendrai
celui de 18 h 20, ça me laisse largement le temps d'arriver à
l'aéroport de Hong Kong pour mon avion de 23 h 45.
Oui mais, oui
mais. Le train de 18 h 20 a pris du retard, beaucoup de retard, pour
cause de panne d'électricité sur la ligne. Il devient par conséquent un
train de 20 heures. 1 h 40 de retard, c'est beaucoup, d'autant que le
train, à partir de Shenzhen, avancera à la cadence d'un escargot. Cela
fait une arrivée à Hung Hom à 22 h 10. Je joue de malchance : après
avoir attendu un taxi un quart d'heure, je rate l'Airport Express d'une
minute. L'Airport Express passe toutes les 10 minutes, mais dans ce cas
précis c'étaient dix minutes cruciales. Quand j'arrive, éreintée et
anxieuse, au check-in de Cathay Pacific, l'enregistrement du vol de
Paris vient juste de fermer. Rien à faire, j'ai beau évoquer le retard
du train : l'aéroport de Hong Kong est si immense ! Un check-in fermé,
c'est un check-in fermé.
Le personnel de Cathay Pacific ne se montre
pas particulièrement compatissant. On m'apprend que les vols du
lendemain sont tous pleins et on me propose froidement un vol dimanche
soir. Passer quarante-huit heures à Hong Kong, je n'en ai aucune envie.
Je veux rentrer à la maison ! Je m'étonne tout de même qu'il ne reste
plus aucune place. Personne ne cherche à me faciliter les choses. On me
propose un stand-by le lendemain, avec 100 euros de frais pour
changement de vol. J'accepte à contrecœur. J'ai déjà un autre projet.
Je
me présente à un comptoir de l'alliance à laquelle appartient Air
France. On m'explique que le bureau vient juste de fermer, mais que si
je veux venir demain à 18 heures...
Je crois que je suis bonne pour
le stand-by, avec toute l'incertitude que cela implique. Et soudain,
cherchant du regard un hôtel proche, j'aperçois le comptoir Air France
proprement dit. Et si ça marchait ?
Les employées, ici, se montrent
plus clémentes. Elles me proposent un vol le lendemain soir à 23 h 30.
Il va me coûter un peu plus de l'aller-retour que j'ai déjà payé sur
Cathay, plus la chambre d'hôtel bien sûr. Je soupire : je n'ai pas
tellement le choix, je veux rentrer chez moi. Je suis dans un état
psychologique spécial : j'ai besoin, enfin, d'une certitude, peu
importe laquelle. Je veux tenir en main quelque chose sur lequel je
puisse compter. Après avoir successivement raté un train, subi le
retard étourdissant d'un autre, rongé mon frein pendant que ce
Shinkansen en peau de lapin, ce TGV à la noix, ronronnait à travers les
New Territories à la vitesse d'une holothurie comateuse, trépigné dans
une file de taxis qui avançait de façon erratique, et enfin raté un
dernier train, puis, pour couronner le tout, l'enregistrement de mon
avion, je ne voulais plus entendre parler d'aléatoire. C'est pourquoi
j'ai payé plein pot mon billet de retour sur Air France.
Et c'est
pourquoi je me retrouve aujourd'hui échouée à Hong Kong. Je vais
essayer de tirer le meilleur de cet arrêt forcé, et pour commencer de
me mettre à la recherche de dim sum.
Journée d'enfer ? Sans doute, mais qui sait ? Depuis la matinée, des pressentiments m'avaient assaillie, et les voix subtiles qui (toujours) nous avertissent des coups durs m'avaient pressée de modifier mes plans. Le matin, j'avais pensé à ne pas rejoindre mes amis pour aller au marché au thé ; de tout simplement aller prendre le prochain train pour Hong Kong et passer la journée relax à attendre l'avion. J'aurais dû, je n'ai pas écouté les anges. Un peu plus tard, au marché, les mêmes anges avaient cessé de me conseiller. Ils avaient sans doute décidé que je n'avais plus qu'à assumer mon destin.
En effet, il arrive que les enchaînements d'événements les plus
emmerdatoires servent à quelque chose, il est même possible qu'ils ne
servent qu'à cela. Dans la salle de la gare de Guangzhou, pendant la
longue et agonisante attente du train, assis face à moi, dormait un
jeune homme à fines lunettes cerclées d'or. Deux anneaux d'or enfilés
sur une chaîne pendaient à son cou. Quand la dernière annonce au
haut-parleur le réveilla, il m'adressa spontanément la parole.
"Comprenez-vous ce qu'ils viennent de dire ?
— Non, pas un mot.
— Ils disent que le train partira vers 20 heures."
Je le remercie et je lui explique que j'ai un avion à prendre à Hong Kong à 23 h 45.
"It will be very tight", me dit-il.
En effet, ça va être très juste.
Nous
nous présentons sommairement. Il m'apprend qu'il est originaire de Hong
Kong, mais qu'il vit à Londres où il tient un restaurant. "My luck!
ajoute-t-il, je devais dîner avec ma famille. Je les verrai demain." Il
est cuisinier, et il vient de faire un grand voyage en Chine, passant
de ville en ville, de région en région, afin de se documenter sur les
différentes cuisines et styles culinaires. Je suis fascinée. Je lui
réponds que je suis food writer. Il sourit finement, pas étonné du tout. Il l'avait déjà deviné, je ne sais trop à quel détail de ma conversation.
Et là, quelque chose de miraculeux se produit. Il me demande :
"Avez-vous eu le temps de dîner avant de prendre ce train ?
— Non...
— J'ai rapporté des biscuits de Guilin, je vais vous en donner."
Et il sort de son sac un gros paquet de gâteaux.
Je le remercie,
je l'ouvre, je prends un sachet et je lui rends le paquet. "Oh ! non,
dit-il, c'est tout pour vous. J'en ai encore des tas dans mes valises."
Nous
nous quittons brusquement, car l'embarquement commence. Il m'enverra un
e-mail, car nous n'avons pas eu le temps d'échanger plus de coordonnées.
Je crois que cet instant seul a justifié tous les tracas de cette journée.
C'est pourquoi je termine ce post avec un cochon porte-bonheur.

Dernier matin, dernier cappucino à Guangzhou : je vous avais montré le singe, voici le cochon.
07 décembre 2006
L'expérience interdite
Quelqu'un écrivait récemment, à propos du présent voyage : Food and bev writers have all the fun. Ce à quoi une personne qui s'y connaissait répondit : Until they sit down and write. Bien observé. Je vais démontrer, en outre, qu'un bon food writer
doit parfois payer de sa personne en expérimentant des choses
comestibles non directement reliées au plaisir et à la cuisine, par
exemple les préparations médicinales. Encore qu'en Chine, la
distinction entre médecine et cuisine soit extrêmement floue, comme
vous le savez sans doute déjà. C'est probablement pourquoi j'évoque
avec tant de facilité la pharmacopée chinoise. Autre raison : le marché
médicinal de Qingping, le plus grand de sa catégorie en Chine, se
trouve à quelques pas de mon hôtel, juste sur l'autre rive de la
rivière des Perles. Troisième raison : j'ai attrapé un gros rhume dont
je n'arrive pas à me débarrasser.
Bon, avant toute chose, j'ai le
regret d'annoncer qu'Anthony Bourdain est un petit joueur avec ses
vessies natatoires de poisson et ses ragoûts de pénis de bouc pour
impressionner les Américaines. Je ne souhaite pas à Tony d'être obligé,
comme moi hier, d'entrer dans un hôpital traditionnel chinois et de
suivre un traitement prescrit dans cet hôpital, mais là au moins on
peut parler d'aventure.
À part une ou deux, les photos qui suivent ont été prises au marché médicinal de Qingping, à Guangzhou.

Oui, ce sont des grenouilles séchées. Et oui, il y en a beaucoup.
Hier matin, après plusieurs jours de vilain rhume, je me rends compte qu'il faut faire quelque chose afin que le vol de retour ne soit pas un enfer. Je m'adresse au concierge de l'hôtel qui décide immédiatement de m'envoyer à l'hôpital. Rien que ça ! Mais ce n'est pas n'importe quel hôpital : d'abord il est à cinq minutes à pied, ensuite (comme C. me l'expliquera plus tard) il est réputé pour sa pratique de la médecine traditionnelle et de l'acupuncture. Il délègue le groom de l'hôtel pour m'accompagner, et nous voilà partis pour le marché de Qingping.



Le
chrysanthème médicinal est une jolie fleur qui sent très bon. On en
fait des infusions adoucissantes.
Mais pressé en centaines de galettes séchant à même le sol, ça impressionne.
Nous traversons la zone de séchage des chrysanthèmes pour pénétrer dans une petite cour, puis dans un bâtiment sombre, un tantinet délabré, noir de monde. Je frémis : on n'y arrivera jamais ! Pourtant, en arrivant à la grande salle du premier étage, mon humeur s'apaise : une puissante odeur de plantes médicinales séchées, où domine le bienfaisant dang gui (racine d'angélique), me redonne confiance par des voies mystérieuses.

Dang gui, l'angélique chinoise, une des plantes reines de la pharmacopée. Spécifique de l'organisme féminin, elle dégage une odeur caractéristique, généralement peu appréciée des hommes. Ce qui n'empêche personne de s'en servir aussi comme épice.
Pour la consultation, il faut d'abord passer à la caisse. Comme partout en Chine, la contrainte des files d'attente bien ordonnées n'est pas une préoccupation majeure du public, et il n'est pas facile de se frayer une place au guichet. Imperturbable, l'infirmière me tend un formulaire qui deviendra, dûment rempli, mon carnet de santé. J'y inscris mes noms, prénoms et adresse aussi clairement que possible, mais la jeune femme aura quelque difficulté à entrer ces données dans son ordinateur. Cette inscription, qui inclut la consultation médicale, me coûtera la somme de 4 yuan 50 (environ 45 centimes d'euro). Le tout n'a pas pris cinq minutes.

Un homme se prépare à peser des linzhi, champignons bienfaisants
très appréciés de la symbolique taoïste.
Nous nous rendons à l'étage supérieur pour la consultation. Le
premier médecin libre m'accueille et me fait asseoir à côté de son
bureau. La pièce est grande, nue, aurait besoin d'un sacré coup de
peinture. Mais elle est grande ouverte sur le ciel et inondée par la
belle lumière dorée de ce jour. Derrière le docteur, une assistante lit
le journal. Peu de moyens : pas d'instruments, pas de médicaments,
aucun meuble à part deux bureaux et quatre chaises. Le médecin me fait
signe de tirer la langue (aaaaah) puis il pose délicatement mon bras
droit sur un petit coussin et prend mes pouls pendant une trentaine de
secondes. Il prend ensuite les pouls de mon bras gauche. Ce faisant, il
écrit longuement sur mon carnet de santé, parfois avec un carbone.
L'ordonnance est très longue, mais j'ai l'habitude : je sais que les
remèdes chinois sont composés de nombreux éléments. J'admire sa façon
d'écrire, rapide et précise. Je remarque que les caractères qu'il écrit
sont d'un style très particulier, qui me rappelle quelque chose. C.
confirmera mon impression, plus tard, en découvrant l'ordonnance :
"C'est de l'écriture de médecin, c'est pareil dans le monde entier.
Lisible uniquement par les infirmières et les pharmaciens."
Il me congédie avec un gentil sourire ; voilà, c'est fini ! Dix minutes en tout. Le temps de prendre les pouls.


Les hippocampes entassés sur les trottoirs seront nettoyés à la brosse à dents.
Retour au premier étage pour prendre les médicaments, qui me coûteront en tout 40 yuan (4 euros). Pourtant il y en a, des choses. Le médecin a judicieusement prescrit des pilules chinoises protectrices des voies respiratoires (Zhong sheng wan), du Bufferin Cold (avatar de l'Actifed jour et nuit) pour parer au plus pressé, et trois sachets de plantes médicinales à administrer sous forme de décoction (les fameuses "soupes" dont j'ai déjà parlé). Afin d'abréger l'attente, une infirmière est déjà venue prendre possession de l'ordonnance juste à la fin de la consultation. Les préparateurs travaillent à la vitesse du son : à peine avons-nous regagné l'étage pharmaceutique que les remèdes nous attendent déjà, à deux guichets diférents — le guichet des pilules et celui des tisanes.


Noix de coquilles Saint-Jacques séchées, ingrédient de préparations médicinales et de congees fortifiants. Les gros calibres peuvent atteindre des prix élevés.
Mais c'est pas tout, ça — comment vais-je déchiffrer l'ordonnance et
prendre mes remèdes ? Une jeune infirmière ceinte d'un grand ruban
rouge couvert de caractères dorés, sans doute spécialement déléguée
pour les
naufragés comme moi (elle doit faire office de bureau de renseignements
sur pattes), parle quelques mots d'anglais : elle m'explique que
les trois sachets contiennent des préparations à rassembler dans un bol
et à dissoudre dans de l'eau bouillante. Les pilules vertes, c'est de
quatre à six trois fois par jour. Voilà.
Tout s'est passé dans la
plus grande courtoisie, avec la plus extrême célérité, pour un prix
modique et avec une efficacité que je n'aurais jamais soupçonnée dans
un lieu d'apparence si bordélique. Mais c'est ça, la Chine : la réalité
n'est pas visible au premier regard. Il faut faire l'expérience, se
donner la peine d'entrer, et surtout être humble afin de comprendre
combien la souveraine vertu d'humilité imprègne le moindre aspect de la
culture chinoise. Je n'ai pas seulement reçu une ordonnance de
pharmacie traditionnelle chinoise, mais j'ai aussi appris une grande
leçon sur ce pays. Et aussi sur les systèmes de santé occidentaux, qui
n'apparaissent pas vraiment à leur avantage à la lumière de ce que j'ai
vécu ce matin.

Belles racines de ginseng.
De retour à ma chambre d'hôtel, j'examine le contenu des sachets pour la décoction. Chacune contient une bonne douzaine de minuscules sachets de plastique métallisé, à déchirer, tous marqués au nom de la plante qu'ils contiennent. Je vois ainsi qu'il y a du ginseng, de la réglisse, du chrysanthème, etc. À l'intérieur, des granules lyophilisés. Comme on me l'a indiqué, je les rassemble dans une tasse et je verse de l'eau bouillante dessus. Je touille, je goûte. Verdict : c'est exactement pareil à la décoction de plantes entières — c'est tout aussi noir, tout aussi odorant et tout aussi dégueulasse. Cela doit donc, logiquement, être tout aussi efficace.

À tous les coins de rue, vous rencontrerez ces buvettes, souvent patentées, spécialisées dans les tisanes médicinales, à boire directement sur le trottoir ou à emporter dans une petite bouteille. On y achète également des œufs au thé.

Le cresson, grand purificateur du sang, est souvent ajouté aux soupes. On le trouve partout. Les Cantonais en raffolent.

Trempage d'étoiles de mer séchées.

Longans séchés, délicieux avec le thé. Le longan, originaire de Canton, a toujours été un grand remède de beauté. La célèbre Yang Guifei, concubine de l'empereur Xuanzong, en consommait quotidiennement.

Plastrons de tortue — je ne me souviens pas ce que c'est censé soigner, mais oui, ça soigne.

L'heure où les tortues vont boire (au verre).

Autre tortue.

Vous me mettrez bon poids de serpents séchés, s'il vous plaît.

Les fameuses "dattes rouges" chinoises, qui ne sont pas des dattes mais des jujubes séchées.

Les écorces de mandarine salées et séchées adoucissent la gorge. Elles sont vieillies avant d'être vendues. Les très bonnes sont difficiles à trouver.

Alors là, effet garanti à tous les coups, rien de mieux pour briller en société. Parler du cordyceps, un terme latin qui fait chic et clean, et puis expliquer ce que c'est. Un petit ver des montagnes tibétaines passe l'arme à gauche sous l'effet d'un champignon noir qui prospère sur sa dépouille. Le remède se compose du champignon et du ver séché. Évidemment, comme quelques autres trucs immondes et pittoresques, c'est très rare, ça coûte cher, et ça guérit pratiquement tout. Ici, le cordyceps est entassé dans un caisson de verre.

J'ai gardé le meilleur (?) pour la fin. Sur les trottoirs, des hommes venus de régions reculées vendent des fragments d'animaux rares — cornes, tendons, pénis séchés — parmi lesquels ces pattes de tigre, tous tendons dehors.
03 décembre 2006
Le plat préféré de Mao
Snif, snif, atchoum. Aurais-je contracté le SRAS ? Chopé la grippe aviaire ? Mais non, c'est juste un bon gros rhume des familles, aggravé par ma non-possession d'anticorps locaux et le décalage horaire. Je demande timidement à être guidée vers une pharmacie. "Pas la peine, me dit C., je vais te faire une soupe !" Je vois son mari (français) pâlir. Il m'explique qu'il s'agit de mélanges de plantes médicinales spécifiques, qu'il faut faire bouillir le tout 20 minutes, et puis... c'est dégueulasse, mais efficace. Ce n'est vraiment pas ça qui va m'arrêter, et je me prête de bonne grâce à l'administration de la pharmacopée chinoise, pour laquelle j'ai le plus haut respect.

Voici les ingrédients de ma soupe après ébullition. Il y a des écorces, des brindilles, du bois, des feuilles, et tout cela refoule puissamment l'humus décomposé et la tisane de fleurs pectorales vieillie dans un coin de cave, avec une touche de réglisse. Gloups ! J'avale ça sans broncher. Un quart d'heure après, je sue comme un cheval. Ce n'est pas ça qui va nous couper l'appétit.
Allons manger !
J'aimerais écrire "encore un repas exceptionnel",
mais dans cette ville où la nourriture plane régulièrement à ce niveau
de qualité, je me bornerai à noter que nous sommes allés déjeuner dans
un petit restaurant de quartier spécialisé dans la cuisine du Hunan.

Le Hunan est proche du Sichuan. Les deux cuisines se ressemblent, mais j'ai entendu dire que celle du Hunan était plus pimentée encore que celle du Sichuan. Je ne croyais pas ça possible. Cependant, C. a demandé expressément qu'on mette la pédale douce côté chili dans nos plats, donc je n'ai pas pu constater la chose. D'ailleurs ça manquait un peu de piment, du coup.

Le repas commence selon le rituel que je commence à connaître : à peine les couverts (assiette, bol à thé, bol à nourriture, baguettes) posés sur la table, arrive la théière bouillante. Le premier thé — qui est en réalité la rinçure des feuilles, qu'on ne doit pas boire — est versé sur tous les objets pour les nettoyer. Il finira dans un grand bol passé de convive en convive, puis on versera dans la théière la deuxième eau bouillante.

Cette marmite contient une spécialité qui était, dit-on, le plat préféré de Mao Zedong (natif du Hunan) : poitrine de porc longuement mijotée dans une sauce riche, rouge de piment, avec des haricots verts séchés. Le Grand Timonier avait bon goût. Le porc est fondant comme il doit l'être, les haricots apportent un petit goût fermenté qui rappelle certains champignons.

Très fort, les légumes : voici des pommes de terre à la hunanaise, c'est-à-dire taillées en julienne moyenne et frites au wok de façon à rester légèrement croquantes. Le goût de la pomme de terre est exalté par cette cuisson.

Ensuite, préparé de la même façon, un légume dont je n'ai pas retenu le nom — entre la salade et le chou-rave.

Enfin, une copieuse soupe de grass fish (carpe koi ou amour blanc). C'est un poisson très apprécié en Chine pour sa chair blanche et fondante ; on le vend sur les marchés coupé en morceaux sanguinolents. Je confirme que c'est délicieux.

28 novembre 2006
Shamian island
La journée a commencé par Le Café Qui Ne Voulait Pas Refroidir. Il m'a été servi dans une cafeteria de Guangzhou vaguement pompée sur Starbucks, moins les gobelets en carton. Au lieu de cela, on verse le café dans de hautes chopes en grès, où bien entendu il ne refroidit pas, mais au moins la mienne était décorée du plus adorable des petits singes. J'ai pu le contempler tout mon saoul avant de pouvoir commencer à boire. Les Cantonais, dit-on, aiment prendre leur temps : première leçon pratique.

Mon hôtel est sur Shamian Island, district de Guangzhou où, dès la fin de la dynastie Tsing, les compagnies et concessions occidentales avaient établi leurs quartiers, à la façon du Bund et des concessions de Shanghai, mais en nettement plus romantique. Le quartier est en cours de restauration.


Les rues sont vastes et rectilignes, ombragées d'arbres magnifiques : camphriers, banyans (dont on voit ici les racines rampantes devant un terrain d'exercices scolaire). Comme dans tous les parcs publics chinois, les gens viennent y faire de la gym, de la danse, du taiji quan ou des arts martiaux, les amoureux se bécoter et se parler à voix basse, les militaires s'y livrer à des exercices scandés à voix haute et claire.

Le point de rendez-vous est généralement la maison de thé du maître. Ce matin, nous avons eu droit à un pu-erh cuit, accompagné de châtaignes grillées.

Enième infusion, je ne me souviens plus laquelle, à côté d'un superbe bingcha (galette de thé pressé) de pu-erh vert.

Pas loin, au carrefour, de jeunes hommes (probablement originaires du Xinjiang) vendent des brochettes cuites au charbon de bois et des pains plats au sésame.


Cette image a le mérite de montrer toute la chaîne de fabrication de ces pains : sous le plastique, les pâtons en train de lever. Juste à côté, ils ont subi un premier abaissage (oui, le rouleau est très mignon). Le boulanger finit d'abaisser une galette et se sert d'un tampon pour piqueter la pâte avant de la passer à son voisin, qui la fait cuire sur une tôle.

Et tiens, justement, on a une petite faim. Le taxi nous dépose devant les Galeries Lafayette ou tout comme. Je demande si c'est un centre commercial, on me répond : "Pas du tout, c'est le restaurant. Et celui-ci, c'est un petit." Ledit restaurant s'étend sur trois étages, on prend l'ascenseur pour gagner sa table. Le troisième niveau est entièrement fait de salons particuliers numérotés comme des chambres d'hôtel.

Et je passe tout de suite à cette vue très instructive de la nuit cantonaise, car j'hésite à vous poster des photos de mon dîner. Oui, comme on m'a fait quelques observations, j'ai décidé ce soir qu'il n'était pas charitable de vous donner faim. Nous avons mangé des concombres marinés à l'ail et au chili, des pattes de poulet aux cinq-épices, de l'anguille à l'ail et au poivre en marmite de terre, de la soupe au tofu frit, du larynx de porc pané et frit (Dans le cochon, tout se mange, chapitre II), et le plat mythique appelé hu sang, originaire de Cheng De (la ville natale de Bruce Lee) et qui est, dit-on, l'ancêtre du sashimi : crevettes crues dans un seau de glace pilée (on fouille dans la glace pour les extraire) et carpaccio de poisson cru à déguster avec sauce de soja, huile de cacahuète, graines de sésame, divers condiments en fine julienne (navet, poireau, citronnelle, gingembre, taro frit, écorce d'orange séchée, etc.) et arachides concassées. Quoi ? Vous avez faim tout de même ? Désolée.