30 septembre 2008
Vingt-quatre heures entre terre, ciel et margarine
Ça commence à Roissy 2, dans la panade comme il se doit. À peine passé les portes de Paris, le brouillard est tombé d'un coup sec, comme une cloche sur des fromages mûrs, et en quelques minutes on n'y voit pas à dix mètres. C'est dans ces circonstances joyeuses que plusieurs avions sont retardés et c'est aussi là que je découvre que les espaces d'attente aux portes d'embarquement ne contiennent pas assez de fauteuils pour asseoir tout le monde. L'avion de midi partira à 14 heures, ce qui est juste suffisant pour rater ma correspondance pour Guangzhou à Helsinki. Un timing au petit poil.

Comme il commence à faire faim (je suis arrivée à 9 heures sans petit dèj pour des raisons administratives dont je vous ferai grâce, mais sur lesquelles je me bornerai à dire que plus jamais, non, plus jamais les réservations de billet d'avion sur voyages.sncf.com), j'admire ces messieurs indiens qui se sont apporté leur tiffin et pique-niquent avec grâce en zone d'embarquement : des rotis bien croustillants sont posés sur des feuilles de papier et tartinés d'appétissants chutneys sortis de tout petits tupperware blancs. Et moi, je pousse un gros soupir en mordant dans un triste et caoutchouteux mini-sandwich acheté à un stand à un nom italien dispensateur de café dégueulasse (vive la France pour bien des choses, mais certainement pas pour le café).

Aéroport d'Helsinki. Derrière les comptoirs, regards bleus et placides, voire indifférents. Oui, oui, pas de souci, l'avion est bien parti. Ah ! sans vous ? Bon, alors voici un bon de 17 euros pour les restaurants. La compagnie cette fois ne juge pas utile de me faire dormir sur place pour repartir sur l'avion du lendemain. C'est pourquoi je vais me taper Helsinki-Beijing, puis Beijing-Guangzhou, sans garantie de ne pas rater une seconde fois la correspondance (oui, car le vol Helsinki-Beijing est en retard aussi, sinon ça serait pas drôle). Je profite de cette parenthèse finnoise pour acheter des chaussettes Marimekko et résister à la tentation d'acheter tout le magasin avec.

Je précise que les repas sur Finnair sont catastrophiques et que la seule odeur des plateaux suffit à me retourner l'estomac pendant les six heures de vol. Dans la petite capsule jaune, c'est de la margarine, pas du beurre. L'ordinaire d'Air China sera un poil au-dessus mais juste un poil. Dans les deux cas, on se demande toujours un peu de quoi est fait ce qu'on mange. Et pas moyen de fermer l'œil, comme c'est souvent le cas en avion. Plus jamais, non plus jamais Finnair avec escale. Pourtant, depuis la dernière fois (Bangkok en janvier 2006), je devrais le savoir.
Je découvre dans un état de semi-hallucination le nouvel aéroport de Beijing. J'ai l'impression qu'en Chine, chaque fois qu'on rajoute un aéroport, on essaie toujours de faire plus grand que les précédents.

Curieusement, c'est juste au moment où l'on pose le pied en Asie que les choses commencent à fonctionner correctement. J'ai l'habitude. Parmi les nombreuses définitions de l'Asie, voici une de celles qui me paraissent les meilleures : l'endroit où l'on se rend compte qu'il y a un sérieux problème avec l'Europe. La galère prend vraiment fin à Guangzhou, devant ce qui attablit (rappel : j'ai breveté ce néologisme) à Niu Niu, notre restaurant de quartier (où l'on vient de toute la ville), dans la fraîcheur du soir (le jour, il fait très chaud) : légumes sautés dont beaucoup de gousses d'ail entières, poisson entier vapeur aux ciboules et aux cacahuètes, poulet croustillant, soupe aux boulettes de poisson et au melon d'hiver, rotis à la banane bien beurrés. C'est au moment où nous rinçons nos bols et nos baguettes dans le thé bouillant que je suis certaine d'avoir enfin atterri et que je goûte, enfin, le bonheur d'être en Chine du Sud.
14 septembre 2008
My kind of food
Traduction pour faire plaisir à M. Allgood : le genre de nourriture que j'aime. Quelques instantanés de ce qui m'a fait le plaisir d'atterrir sur ma table (d'attablir, donc ?) ces jours derniers. Pas le temps de donner davantage d'informations puisque je suis, durant tout ce mois de septembre, en déplacement de façon quasi constante. Et ça ne va pas s'arranger puisque, les trois premières semaines d'octobre, il faudra de nouveau aller voir en Chine si j'y suis. Mais enfin voici quelques denrées mémorables, assorties de quelques brefs tuyaux.

Au Breizh Café, rue Vieille-du-Temple, l'apéro. En fait, comme vous pouvez le voir, nous avons réussi à capturer une bouteille, de telle sorte qu'on a fait tout le repas avec et on était bien contents : poiré cuvée granit de l'excellent Éric Bordelet. J'adore le poiré, je le préfère au cidre, bien que j'aime le cidre, c'est dire. Hier soir, au Café des Musées, dégustant un autre poiré remarquable (celui du Père Jules), encore plus parfumé mais moins "champagne" en bouche, je confiais à mon compagnon de table : et si on disait, pourquoi pas, que le poiré va être la prochaine tendance foodie ? J'ai noté face à moi une certaine incertitude. Pourtant, le poiré possède toutes les caractéristiques d'une tendance attendant d'être lancée : saveur délicieuse, complexité aromatique, relative rareté, relative confidentialité, valeurs terroirs incontestables, et beaucoup de gens n'ont pas encore essayé, et c'est peu alcoolisé. Je dis : chiche ? Chiche. Rendez-vous dans six mois. Je propose donc de lancer deux choses : la mode du poiré et le verbe "attablir".

On se téléporte dans le département de la Loire (j'y étais la semaine dernière et j'y reviendrai ici) où, en plein milieu des vignes des côtes roannaises, sur une grande table de vendangeurs, nous a été servi un repas à base de bœuf charolais sélectionné et préparé par le boucher de M. Troisgros in person. Désolée pour la surex — qui d'ailleurs met en valeur la fraîche couleur du tartare, à coup sûr le meilleur que j'aie jamais savouré (ce qui confirme une chose que j'avais déjà pressentie : le charolais, tel qu'il est élevé en France, est plutôt fait pour le cru que pour le cuit). Il faut, me dit le boucher, deux morceaux différents pour faire un bon tartare : un gras pour le fondant et le goût, l'autre plus maigre pour apporter un peu de texture. Celui-ci est composé de trois morceaux. Au premier plan, une belle terrine de pot-au-feu, mais si bonne soit-elle, à côté de ce glorieux tartare, elle ne peut s'empêcher de faire pâle figure. Mais c'est pas sa faute.

On continue très fort avec le meilleur couscous de Paris, pas moins, celui de Chez Hamadi, rue Boutebrie. Qu'on ne me parle pas de "couscous sec", de restaurants décorés riyad dans le 16e ou le 17e, le meilleur c'est celui-ci, point (célébré jusqu'au Japon alors que les guides français lui font la tête ; il n'est peut-être pas assez élégant). En fait, jusqu'à la fermeture récente de La Mitidja rue Lacépède, les deux couscous étaient ex-aequo sur le podium des meilleurs-pas chers. Et j'insiste bien : pas chers. Si on vous propose un couscous cher, méfiez-vous. C'est un plat ni de pauvre ni de riche, mais généreux et modeste.

Et on termine en beauté avec le z'homard grillé de Racines, passage des Panoramas, jeudi dernier. Décidément pas un bistrot comme les autres. On ne dira jamais assez de bien de Racines, de son chef-patron Pierre Jancou et de son acolyte Ewen. Ce qu'il y a de merveilleux avec cette adresse rare, c'est qu'après qu'on croit en avoir dit tout le bien du monde, on y retourne et on s'aperçoit qu'il en reste beaucoup à dire. Chaque nouvelle visite apporte non pas une mais plusieurs surprises : la magnificence des produits, la fraîcheur des salades (merci Fillé-sur-Sarthe, le jardin d'Alain et le jardinier Sylvain), les verres de substances inconnues, insolites et délicieuses que Pierre pose sur notre table, le regard brillant d'enthousiasme partagé. Des vins ambrés, profonds, consistants, souvent légèrement oxydés, chargés de saveurs longuement mûries, toujours surprenants et vierges de reproche ; des vins qui ont une vie propre et s'ébattent comme des poulains dès qu'ils touchent le verre.
02 septembre 2008
La Table d'Adrien, Paris : interdit aux femmes

Photo empruntée au blog de John Talbott.
A-t-on le droit d'écrire sur un restaurant dans lequel on n'est jamais entré ? Non, évidemment. Et pourtant il y a de rares, très rares et singulières circonstances qui y autorisent. Écoutez plutôt cette conversation téléphonique que j'ai eue il y a moins d'une heure.
"Allô ? Bonjour monsieur, je suis bien à La Table d'Adrien ?
— Oui (voix très méfiante).
— Je vous appelle de la part de mon ami John Talbott, qui a fait chez vous un repas mémorable et m'en a dit le plus grand bien."
(Lourd silence au bout du fil, puis la sentence tombe :)
"Je lui avais pourtant demandé de ne parler de moi à personne.
— Il ne m'a pas présenté les choses ainsi.
— Je vais vérifier s'il reste de la place... (Les ondes d'un regard circulaire autour de la salle se révèlent en réalité celles d'une profonde réflexion dubitative. Ce sont des choses qu'on sent au téléphone, d'autant que la voix se fait de plus en plus hostile.)
"Ah non, désolé madame. Vous savez, c'est une espèce de club ici.
— Oui, cela, il me l'avait dit.
— Et vous savez, je déteste qu'on parle de moi. C'est un club, et je lui avais bien recommandé de n'en parler à personne.
(Note de Ptipois : le restaurant est largement commenté sur le blog de John et sur LesRestos.com, donc la notion de club est ici quelque peu relative. Si vous y voyez dans l'un ou l'autre article la moindre injonction à ne pas s'aventurer à visiter l'endroit, dites-le moi, car je n'y vois rien de tel (pour être juste, Alain Fusion évoque la chose, mais sans qu'on puisse prévoir l'accueil glacial qui m'a été réservé). Et lorsque j'ai demandé à John si je pouvais téléphoner de sa part, il m'a bien répondu que cela ne posait pas de problème. Je connais John : s'il avait perçu la moindre réserve à ce sujet, il n'aurait pas hésité à me mettre en garde. Alors soit ce monsieur et lui ne se sont pas compris, soit le patron réinvente un peu l'histoire. Mais continuons avec ce fascinant dialogue.)
"Je sais bien que c'est une "espèce de club", il m'en a avertie. Mais il précise aussi que vous admettez parfois des non-habitués à votre table et que ce que vous cherchez surtout à éviter, ce sont les badauds et les touristes en vadrouille, qui abondent dans le quartier. C'est précisément pour cela que j'appelle en me recommandant de lui. Je ne pensais pas en effet obtenir une table en appelant de but en blanc. Maintenant si vous me dites que je ne peux pas avoir une table parce que je me recommande de lui et que je ne peux pas non plus avoir une table sans me recommander de personne, cela signifie qu'il n'y a aucun moyen que j'obtienne une table ?
— C'est bien cela, c'est un club ici.
— Donc qu'il n'y a aucune chance qu'on se rencontre un jour et que j'apprécie la cuisine de votre restaurant ?
— Exactement. Parce que c'est un club de machos.
— Ah... Un club de machos."
(Me voilà un peu désarçonnée, je l'avoue. Je ne m'attendais pas à cet élément.)
"Oui, un club de machos, confirme-t-il. Vous seriez mal à l'aise."
(Faut-il que ce soit "un club de machos" au sens fort pour qu'il prévoie que j'y serai mal à l'aise ! Comme si une femme devait toujours se sentir mal à l'aise dans une ambiance macho. Il y a les ambiances macho chaleureuses et les ambiances macho réfrigérantes. Nappes à carreaux ou pas. Alors que se passe-t-il au juste ? Les femmes sont découragées dès la réservation ? Elles ne peuvent espérer entrer ici qu'accompagnées et introduites ? Des talibans tiennent l'établissement ?)
"Une ambiance macho. Je comprends.
— Eh oui.
— Et pourtant, c'est votre femme qui est en cuisine. Ça me paraît un peu étonnant pour un club de machos.
— Oui, c'est ma femme qui est en cuisine, et ma femme elle fait ce que je lui ai appris à faire."
(Sympa, décidément. Le monsieur ajoute, pour explication, qu'il est de la campagne. Je ne saisis pas trop ce qu'il veut dire par là, au juste. En tout cas, sympa aussi pour la campagne.)
"Bien, monsieur, je ne vous dérange pas davantage, et je vous remercie pour votre amabilité et votre ouverture d'esprit.
— Oh, moi vous savez, je suis tel que Dieu m'a fait.
— Eh bien moi aussi je suis telle que Dieu m'a faite, et je trouve que ça manque singulièrement de chaleur, tout ça. Bon vent."
Une chose que j'aimerais tout de même savoir, c'est pourquoi, dans ces
conditions, l'autorisation a été donnée de poster sur Internet deux
critiques (élogieuses) de ce restaurant. On peut y aller ou on ne peut pas y
aller ? Et qui peut y aller ? S'il faut absolument montrer patte
blanche, à quoi sert-il de poster des articles sur ce
restaurant sur des sites Internet comme LesRestos.com, qui sont tout de même censés
informer le grand public, fût-il amateur éclairé ?
Sur son blog, John raconte qu'il a montré au patron et à la (euh) patronne une copie de l'article d'Alain Fusion sur LesRestos. Apparemment cette lecture n'a pas eu l'air de déplaire et personne n'a rien trouvé à redire sur le principe.
Il me semble aussi — mais cette opinion n'engage que moi —, que si j'étais restaurateur et que je détestasse "qu'on parle de moi", la dernière chose que je ferais serait d'ouvrir un restaurant à Paris dans le quartier de l'Opéra.
Ne nous embarrassons plus de conjectures, il est temps de donner de l'info : si vous êtes macho certifié AOC, disposez des clés comportementales ou physiologiques nécessaires pour espérer être admis au club, ou si tout simplement vous êtes mû dans la vie par un espoir insensé, à vos carnets (infos prises sur LesRestos.com) :
La Table d'Adrien, 9, rue Volney - 75002 Paris - Tél. : 01 42 61 00 44. Ouvert uniquement au déjeuner, de 11 h 30 jusqu'à 14 h 30. Réservation obligatoire. Le soir sur privatisation de la salle. Fermé dimanche.
Est-ce que c'est bon ? Il paraît. J'en sais rien en fait. La prochaine fois, nous parlerons d'endroits dont je peux témoigner que l'on y mange délicieusement. Des endroits où l'on n'a pas oublié d'être modeste, aussi.
Addendum du 6 septembre :
De mieux en mieux, voici le lien vers le petit article du Figaroscope sur ce restaurant, daté du 3 septembre. Là encore, à part la mention "cabotin", aucune allusion à un fonctionnement de club. J'aimerais bien savoir comment le journaliste (en l'occurrence, je crois, E. Rubin) a obtenu une table. On notera que la critique ne décerne qu'un cœur, ce qui est gentillet mais pas phénoménal, donc l'endroit ne mérite probablement pas tant d'attention. Mais cela fait longtemps que le problème n'est plus là, et s'il faut en croire l'unique petit cœur, il semble que le patron fasse bien des manières pour finalement pas grand-chose. Technique de marketing cousue de grosse ficelle blanche ?