chez ptipois

garanti sans feuille de menthe

23 avril 2008

Gordon Ramsay à La Véranda, Versailles

v_randa_pano

Il faisait dimanche dernier un vrai temps d'avril, un peu mou du genou, distribuant au compte-gouttes quelques déchirures de ciel lumineux et le reste du temps, pas au compte-gouttes, des gouttes. Un safari Ramsay avait été planifié quelques semaines auparavant par plusieurs curieux dont j'étais. La curiosité nous animait plus que la gourmandise. Il faut dire que l'installation du chef écossais Gordon Ramsay au Trianon Palace de Versailles, où il prend la suite de Gérard Vié, a été accueillie par la presse française avec une hostilité qui, une fois de plus, en dit davantage sur une certaine mauvaise foi institutionnelle de ladite presse (notamment gastronomique) que sur le travail du chef en question. Selon un principe de déontologie que je commence à connaître, avoir mangé à ce restaurant n'était pas une condition indispensable pour en dire du mal. À ce que j'ai compris, il n'avait pas encore ouvert que l'étrillage avait déjà commencé. Gilles Pudlowski, consulté par le Times, traite Ramsay d'"imitateur écossais" (quelle élégance !), de "copieur" : "Nous avons tant de bons chefs en France, on s'en fout de Gordon Ramsay. Nous n'avons pas de leçons à recevoir d'un Écossais." L'ouverture d'esprit française dans toute sa splendeur, à laquelle se joignent Vincent Noce, autorité de la même pointure, et quelques autres que je vous citerais bien, mais ils me fatiguent trop.

bar

Le bar du Trianon Palace.

Personne ne peut dire franchement que ce que sert Gordon Ramsay n'est pas bon, mais a priori il est impensable d'envisager d'en dire du bien. Même François Simon, sur son blog, ne parvient pas honnêtement à dire que la cuisine de La Véranda est mauvaise, mais on sent à l'emploi de certains termes, de certaines tournures, qu'il ne concède sa qualité que du bout des lèvres. Pour ne pas avoir à l'avouer franchement, il se livre à ces tortillements autour du pot caractéristiques de son style ("l'assiette n'a pas inventé la poudre", "elle pioche un peu partout", "(une soupe) que l'on aurait pu trouver dans n'importe quel bistrot gourmand" (gourmand ? c'est déjà pas mal), et le clou : "cuisine de notre temps, habile et opportuniste" — oui, joli, mais enfin c'est bon ou c'est pas bon ? C'est ça l'essentiel, pas les états d'âme ou les vagues considérations sur l'originalité et la créativité, l'invention de la poudre (comme si on lui demandait ça), qui pioche (en ces temps de cuisine d'assemblage, trouvez-moi un chef qui ne "pioche" pas) ou qui a eu l'idée le premier. OK, on a compris, il ne faut pas dire de bien de Gordon Ramsay quand il s'installe en France. Et si par malheur c'est bon, on s'arrange pour dire que, hm, moui, bof, euh, oui mais.
Je ne me fais aucun souci pour le chef glaswegien ébouriffé, qui a le dos large, en a vu d'autres et attend au tournant ces vieux enfants gâtés que sont les critiques français "établis". Mais compte tenu de cet accueil acerbe, une expédition chez Ramsay Versailles n'est pas une chose qui va de soi ; c'est un geste qu'il faut décider, oser, à ses risques et périls. Un ami journaliste gastronomique, invité à se joindre à nous, me répond : "No fucking way, vous avez du fric à jeter par les fenêtres ou quoi ?" Nous irons donc sans lui.

veranda_hall1

Alors ? La brasserie ou le gastro ? Pas fous, et surtout pas riches, nous nous sommes décidés pour la première, et de toute façon le gastro est fermé aujourd'hui. Nous sommes cinq à table, ce qui va nous permettre d'échanger des bribes de ceci et de cela d'une assiette à l'autre. Je découvre, pour ma part, ce très bel établissement récemment acquis par la chaîne Westin. La luminosité est intéressante aujourd'hui. Une sage économie de la lumière et de la pénombre crée des effets de fenêtre avec de  surprenants contrastes de températures. Parfois, la fenêtre se détache comme un tableau en couleurs vives sur un premier plan noir et blanc ou sépia. Cet étrange éclairage nous suivra à table.

soupe

Cette crème de topinambours, fricassée de chou-fleur et haddock fumé, bien que n'étant pas le point fort du repas, est très agréable : le topinambour et le chou-fleur jouent sur leur similitude et sur leur différence, le haddock accentue l'ensemble. Ça commence plutôt bien, avec ces saveurs écossaises réchauffantes.
La carte des vins, relativement courte, est intelligemment composée. Les bouteilles "bourgeoises" obligatoires (les bordeaux rouges qu'on s'attendrait à trouver en dominante) sont peu représentées, au profit de flacons moins connus mais de réputation solide comme ce palette château-simone blanc 2001 sur lequel nous nous jetons avec avidité, d'autant que son prix n'a rien d'excessif. Ça a bien commencé et ça ne continue pas mal.

zomard

Voici les tagliatelle au homard bleu de mon voisin d'en face. Le homard est très bien, mais les pâtes sont encore mieux : cuites à la perfection, bonne consistance, sauce délicatement safranée.

cortador

De temps à autre, le cortador local vient découper un peu de jambon ibérico sur son étrier. Celui-ci est en fin de parcours.

veau1

C'est alors que le veau fait son entrée, spectaculaire. Plus précisément, le T-bone de veau, à commander à deux. Si vous venez ici et que vous ne deviez commander qu'un plat, le voici. Je laisse la photo conter l'histoire d'elle-même, mais je résume l'essentiel : qualité irréprochable (on a sans doute hérité ici des fournisseurs de Gérard Vié), cuisson au poil près, entre croustillant doré et tendre rosé ; présentation gourmande, généreuse, voire rabelaisienne — on ne voit plus beaucoup cela en France.

DSC_0032

Servi avec des roasted potatoes (vous savez, ces choses que les chefs français ne font presque plus et qu'il faut aller se faire servir par un chef britannique...) et une béarnaise parfaite.

veau2

Un peu de food porn, projecteurs braqués sur la demi-tête d'ail rôtie… Bien que copieusement engermée (il est trop tôt pour l'ail nouveau), elle se révélera légère et sans reproche.

fondant2

Puisque j'ai commencé dans le food porn, autant continuer. Le fondant au chocolat, léger, peu sucré, amer et délicat, est une réussite, un modèle du genre, ce dessert étant généralement interprété ailleurs sous une forme trop grasse et trop sucrée. Il s'attaque comme un œuf à la coque. La glace au caramel salé est précisément ce qu'elle prétend être : non pas une glace au caramel au beurre salé, mais une glace au toffee très salée, en bonne harmonie avec l'amertume du cacao.

cr_mebr_l_e

Je termine sur la crème brûlée à la pomme verte d'un autre convive avant qu'elle ne s'envole à tire-d'hélice : dessert parfaitement interprété, ferme et crémeux sans sucrosité, la légère acidité de la pomme venant l'équilibrer sous forme croquante et glacée. Un très grand dessert.

Au terme de ce repas, nous sommes tous de très bonne humeur. Nous avons clairement senti — et ça devient rare — qu'on ne s'est pas payé notre tête une seule seconde. Cette cuisine est empreinte d'une fougue rustique, d'une sensualité terrienne typiques de la cuisine britannique, déployées sur une base française classique fort bien exécutée : la fusion est parfaite, les coutures invisibles. Elle est précise, franche de goût, directe et dénuée de la moindre affèterie. Sa générosité est remarquable et son rapport qualité-prix est d'une clémence inattendue.  Contrairement à beaucoup de repas de restaurant qui promettent sur la carte plus qu'ils ne donnent, celui-ci a donné plus qu'il n'a promis. Ce n'est pas chose courante et j'aimerais bien que la fine fleur de la critique française citée plus haut dise honnêtement combien de fois elle a rencontré ça cette année dans l'Hexagone. Quant à mon ami journaliste qui nous a envoyés aux pelotes, j'ai un message pour lui : chéri, tu as raté quelque chose.

Petit addendum du 27 avril : en un Rashômon culinaire qui retiendra votre attention, deux descriptions du même repas par deux de mes compagnons de table, Julot ici et John là.
Et à la demande générale d'un lecteur, je m'empresse de donner les coordonnées de La Véranda : 1, boulevard de la Reine, 78000 Versailles. Tél. :  01 30 84 50 00. Ouvert tous les jours.

Posté par Ptipois à 19:45 - Restaurants et autres lieux de perdition - Commentaires [17] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Je suis de Versailles donc si j'ai mon concours, c'est là que j'irai manger :-)

Posté par Lisanka, 23 avril 2008 à 20:31

Moi j'adore Gordon, et pour être souvent en visite sur la "Perfide Albion" je dis et redis souvent à mes amis qu'ils ne manquent pas de bons et même très bons chefs outre-manche, donc tout ce que je viens de voir dans ces sublimes assiettes ne m'étonne pas du tout. Je n'ai qu'un regret c'est habiter un peu loin de Versailles, mais lors de mon prochain passage à la capitale, je fonce chez Gordon. Et pour ce qui est de la bêtise de ces critiques, je n'ai qu'un mot "Fuck".

Posté par laurence, 23 avril 2008 à 21:46

Je n'ai jamais eu la chance de manger a un de ses restaurants mais je l'adore !
La cuisine anglaise a beaucoup evolue et rien ne m'enerve plus que les gens qui n'ont jamais mis les pieds ici et qui la critique .

Posté par Muriel, 23 avril 2008 à 23:37

tu as raison de dire que les chefs anglais font ce que nos chefs ne font plus comme de magnifiques pommes de terre ou de la viande à tomber. A force de servir des mini portions à l'assiette on oublie que l'on peut être un grand chef à servir des plats de terroir. j'irai certainement y faire un tour

Posté par marie, 26 avril 2008 à 20:47

Dis, ptipois, tu veux bien y retourner avec ta Ménagère préférée ?
Juste pour le fondant au chocolat !
Je craque, j'ai faim et puis, j'adore Versailles zaussi...
On en parle, hein ?

Posté par La Ménagère, 28 avril 2008 à 11:31

La Ménagère : on va faire mieux qu'en parler, on va y aller !

Posté par Ptipois, 28 avril 2008 à 18:33

Scoop

(Rien à voir)

Un blog entièrement concacré à Chesterton :

http://chesterton.over-blog.com/
Tu pourras le mettre dans tes favoris.

Porte-toi bien.

S.B.

Posté par Sébastien, 29 avril 2008 à 11:07

Merci Sébastien, porte-toi bien toi aussi.

Posté par Ptipois, 29 avril 2008 à 11:42

HUMMM

Ca donne envie d'y aller ; où est l'adresse je ne l'ai pas trouvée dans le blog. Combien coûte un repas comme celui-là ?

Posté par Marie, 01 mai 2008 à 21:04

On s'en est tirés à environ 80 euros par tête en partageant la bouteille de vin, qui coûtait 80 euros. Je crois que l'info est sur le blog de John ou de Julot. Pour l'adresse, bien vu, je fais un addendum.

Posté par Ptipois, 01 mai 2008 à 21:11

Hi there

Have just found your blog and it is yest another example of all the great food blogs that are out there! I just don't have time to read all the blogs I have saved at this stage! I started off blogging myself and have just set up www.ifoods.tv which is a place for foodies, bloggers and chefs to hand out and share their recipes, photos and food videos. Would love to see you there sharing some of your great photos! Keep up the great work on the blog, have bookmarked it so will be a regular reader!

Posté par Niall Harbison, 03 mai 2008 à 23:52

je me joindrais bien à "la ménagère" pour la seconde expédition à la Véranda. Tu sais combien j'aime les "imitateurs écossais"

Posté par Gamelle, 12 mai 2008 à 11:55

ça a l'air excellent tout ça... surtout le fondant au chocolat !! :o)

Posté par Franck, 10 juin 2008 à 10:57

Ummmm

Je veux y aller ! Ummmmm - Il semble très délicieux ! J'adore la cuisine un peu simple comme les pates avec le homard bleu , et, absolutement j'aime mieux le fondant au chocolat, "léger, peu sucré, amer et délicat." J'ai faim...

Posté par Joan, 24 juin 2008 à 13:07

Le fondant à l'air terrrriiiiiible !

Posté par lilirosebonbons, 26 juin 2008 à 23:09

Que votre billet fait plaisir à lire ! Cet imitateur écossais a bien du talent, n'en déplaise à certain.

Posté par hélène, 30 juillet 2008 à 14:34

Enfin du positif

Les critiques ont été dures avec cette Véranda, et parfois injustes... Puisque lorsque j'y suis allées peu de temps après l'ouverture, un serveur m'a dit son étonnement d'avoir lu une critique publiée sur le blog d'un critique gastro bien connu - avant même que le restau n'ait ouvert au public...

Le cadre est magnifique, le service très sympa mais apparemment inégal selon les jours et l'équipe du moment d'apres ce que j'ai pu lire sur différents blogs.

Toutefois, une petite précision : ce n'est pas G.Ramsay qui est ici aux commandes mais un chef italien (d'où un excellent risotto et d'aussi bonnes tagliatelles peut-être).

Posté par Aude, 01 août 2008 à 15:42

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=30213&pid=8894819

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :